La candidature Matoko, vitrine d’un Congo culturel
À l’heure où l’Unesco cherche un leadership capable de naviguer entre fractures géopolitiques et urgences patrimoniales, Brazzaville mise sur un profil maison : Firmin Edouard Matoko. Ancien sous-directeur général chargé du bureau Afrique, le diplomate incarne à la fois l’expérience interne et une sensibilité africaine revendiquée. « Son parcours plaide pour un multilatéralisme de projet, pas de posture », confie un conseiller du ministère congolais des Affaires étrangères. La campagne est portée au plus haut niveau ; le président Denis Sassou Nguesso l’a fait savoir par courrier personnel à son homologue turc, Recep Tayyip Erdoğan, soulignant « le devoir de représenter équitablement les continents dans la gouvernance culturelle mondiale ».
Dans un contexte où l’institution onusienne est sommée de réguler l’impact de l’intelligence artificielle sur la création comme de protéger les sites patrimoniaux menacés par le climat, le Congo avance donc un argument de compétence plutôt que de quota. Le soutien de pays émergents, à commencer par la Turquie, pourrait s’avérer déterminant lors de l’élection prévue en 2025.
Un itinéraire continental avant la halte d’Ankara
Depuis le mois de mars, Anatole Collinet Makosso a parcouru la façade atlantique, l’océan Indien et le golfe de Guinée. Dar es Salam, Luanda, Cape Town, Maputo, Gaborone, Port-Louis, Ouagadougou, Monrovia, Abuja : autant de capitales où le chef du gouvernement a plaidé la même cause, souvent en marge de forums économiques ou sécuritaires. « Nous avons choisi d’articuler la campagne à des visites de travail pour qu’elle soit perçue comme porteuse de coopérations concrètes », explique un diplomate congolais en poste à Addis-Abeba.
La stratégie consiste à tisser un réseau de convergences Sud-Sud, en s’appuyant sur le double capital symbolique de l’Unesco – la culture et la science. Chaque escale a permis d’annoncer un programme de bourses universitaires, une exposition itinérante ou un jumelage patrimonial, offrant ainsi un aperçu tangible du mandat que pourrait exercer Firmin Edouard Matoko.
Étape turque : entre conviction politique et géo-économie
Arrivé à Ankara le 3 août, Anatole Collinet Makosso a été reçu par le vice-président Cevdet Yılmaz. Selon une source turque proche du dossier, les échanges ont d’abord confirmé que la lettre présidentielle congolaise avait « fait l’objet d’un examen attentif ». Les autorités turques saluent « une candidature au profil remarquable capable de fédérer », tout en réservant officiellement leur position finale. Pour Brazzaville, cette attitude est perçue comme un encouragement implicite à poursuivre la mobilisation.
Au-delà de l’Unesco, la rencontre a couvert un large éventail de portefeuilles : défense, santé, éducation mais aussi transition énergétique. La Turquie, qui consolide son influence africaine, voit dans le Congo une porte d’entrée vers la Communauté économique des États d’Afrique centrale. En retour, le gouvernement congolais cherche un partenaire capable de combiner financements, transfert de technologies et calendrier de mise en œuvre maîtrisé.
Mayoko, chemin de fer et relance industrielle
La composante la plus visible de cette convergence concerne le projet minier de Mayoko, dans le département du Niari. Prochaine étape : le lancement, par le chef de l’État congolais, des travaux d’une usine de traitement de minerais de fer. À quelques kilomètres, la réhabilitation du corridor ferroviaire Mbinda-Mayoko-Mont-Belo, puis jusqu’à Pointe-Noire, devrait s’étendre sur près de 465 kilomètres. Un groupement d’entreprises turques est pressenti pour piloter l’ouvrage, vital pour la rentabilité du gisement et l’exportation via l’Atlantique.
Les autorités insistent sur la dimension intégrée du projet : modernisation du port de Pointe-Noire, augmentation de la capacité énergétique de la centrale de Moukoukoulou et mise en place d’un dispositif environnemental conforme aux normes internationales. Dans un entretien accordé aux médias locaux, le ministre congolais des Transports y voit « un levier pour l’emploi des jeunes et la diversification économique ».
L’Unesco comme prisme d’une diplomatie renouvelée
En associant la campagne d’un haut fonctionnaire international à des projets d’infrastructures lourdes, Brazzaville revendique une diplomatie « qui relie le symbolique au concret ». Le pari est double : obtenir, dans les prochains mois, des soutiens décisifs à la candidature Matoko et consolider, dans le même mouvement, des partenariats capables de transformer la matrice productive nationale.
Pour nombre d’observateurs, cette approche illustre la mutation du soft power africain. Là où les années 2000 opposaient encore assistance culturelle et investissements structurants, la décennie actuelle fusionne les deux dans une logique de coresponsabilité. Reste une équation : transformer les engagements verbaux en lignes budgétaires effectives. Ankara s’est dite disposée à accueillir début 2024 un forum économique Turquie-Congo. Côté congolais, l’enjeu sera de faire aboutir les dossiers avant l’échéance électorale de l’Unesco.
Si le succès de la campagne se mesurera le jour du vote à Paris, elle aura déjà servi, estiment les experts, à réaffirmer la place d’un Congo porté par la vision du président Denis Sassou Nguesso sur la scène multilatérale. En filigrane, le pays se projette comme acteur indispensable des dialogues culturels et environnementaux qui façonneront l’agenda international de la prochaine décennie.

