Élection UNESCO 2024: un verdict sans appel
Réunis à huis clos au siège parisien de l’UNESCO le 6 octobre, les 58 États membres du Conseil exécutif ont choisi le successeur d’Audrey Azoulay. Le Congolais Firmin Edouard Matoko, pourtant familier des arcanes de l’institution, n’a recueilli que deux voix.
Face à lui, l’Égyptien Khaled El-Enany, ancien ministre du Tourisme et des Antiquités, a rassemblé 55 suffrages après une campagne menée tambour battant depuis trois ans. Le résultat, sans appel, interroge sur la capacité des petites puissances à peser dans la cuisine onusienne.
Loin d’affaiblir Brazzaville, cette défaite dévoile plutôt les enjeux d’une diplomatie culturelle appelée à se réinventer. Dans les couloirs de Fontenoy, plusieurs délégués saluaient la technicité du dossier congolais, tout en pointant un déficit de lobbying auprès des capitales décisives.
Une élection sous tension diplomatique
L’UNESCO traverse une crise de confiance, marquée par les retraits financiers successifs des États-Unis et d’Israël, partiellement résorbés depuis 2023. Dans ce contexte budgétaire contraint, chaque vote se monnaie en engagements bilatéraux, souvent loin des débats strictement éducatifs ou patrimoniaux.
« Le monde aujourd’hui fonctionne sur la base des intérêts et le Congo ne pèse pas face à la diplomatie égyptienne », résume le journaliste économique Alphonse Ndongo, joint par téléphone. Il souligne aussi la puissance d’appui dont dispose Le Caire auprès des pays arabes et d’Asie.
Pour certains observateurs, l’arrivée prochaine du sommet de la Francophonie à Villers-Cotterêts et le repositionnement d’Abou Dhabi dans la course aux sites UNESCO ont également influé, chaque camp cherchant des garanties d’alignement futur sur ses priorités géopolitiques.
Le parcours d’un haut fonctionnaire congolais
Natif de Pointe-Noire, formé à Dakar puis à Paris, Firmin Edouard Matoko aura passé près de trois décennies entre les murs de l’organisation. Sous-directeur général chargé de la priorité Afrique depuis 2018, il a piloté plusieurs initiatives phares comme la stratégie 2063 pour l’innovation éducative.
Son dossier de candidature insistait sur la démocratisation du numérique éducatif et l’accroissement du Fonds pour le patrimoine immatériel africain. Des chantiers en résonance avec le Plan national de développement 2022-2026 du Congo, axé sur l’économie du savoir et la diversification culturelle.
Dans les cercles africains, beaucoup voyaient en Matoko la possibilité de porter enfin un dirigeant subsaharien à la tête de l’UNESCO. Le dernier Africain, le Sénégalais Amadou-Mahtar M’Bow, avait quitté le poste en 1987, laissant depuis l’alternance aux candidats arabes et européens.
Entre ambitions et réalpolitik internationale
La machine diplomatique congolaise s’est mobilisée tardivement, reconnaissent plusieurs sources proches du dossier. Alors que Le Caire sillonnait déjà les capitales caribéennes en 2021, Brazzaville n’a lancé sa tournée d’explication qu’au printemps, concentrant l’essentiel de ses efforts sur l’Union africaine.
Or, dans les couloirs de Fontenoy, l’influence panafricaine ne suffit pas. « On ne peut pas engager une telle campagne à quelques mois de l’élection alors que le candidat égyptien était déjà en campagne depuis trois ans », rappelait Alphonse Ndongo, dans un diagnostic sans concession.
La question budgétaire a également pesé. L’Égypte s’est engagée à accroître sa contribution volontaire et à soutenir des sièges délocalisés, séduisant ainsi plusieurs pays d’Asie-Pacifique. Le Congo, en phase de consolidation économique, n’a pas formulé de promesse financière équivalente, privilégiant une approche programmatique.
Les enseignements pour la diplomatie culturelle congolaise
Au-delà du score, la candidature Matoko a mis en lumière la montée en gamme des profils congolais sur les scènes multilaterales. Elle interroge néanmoins la méthode : comment transformer un indéniable capital d’expertise en réseau d’alliances capable de convertir des discours en bulletins secrets ?
Plusieurs diplomates plaident pour une task-force permanente dédiée aux organisations onusiennes, articulée autour des ambassades clés. Un tel dispositif, inspiré du modèle marocain, permettrait de cartographier les promesses croisées et d’anticiper les calendriers électoraux longtemps avant l’annonce officielle des candidatures.
Brazzaville dispose déjà d’atouts : une tradition de médiation régionale et une vitalité artistique reconnue, de la Biennale de Pointe-Noire au Festival Panafricain de Musique. Les prochains mois pourraient servir à consolider cette image résolument tournée vers l’innovation et la coopération Sud-Sud.
Cap sur Samarkand et après ?
Le verdict du Conseil exécutif n’est pas encore définitif : la Conférence générale de l’UNESCO se réunira en novembre à Samarkand pour entériner le choix des 58. Sauf surprise, Khaled El-Enany sera investi. Matoko, lui, retrouvera son poste, fort d’un réseau élargi malgré le revers.
Au sein du quai d’Orsay africain, certains estiment que la bataille était d’abord symbolique. « Nous avons démontré la maturité de notre expertise, la prochaine fois nous viserons davantage de capital politique », confie un diplomate congolais, convaincu que l’échec d’hier prépare les victoires de demain.
À court terme, le gouvernement congolais envisage de capitaliser sur la dynamique engagée pour promouvoir la candidature de Brazzaville comme capitale créative de l’UNESCO, un label porteur pour les industries culturelles locales.
Une mission interministérielle devrait être dépêchée avant la fin de l’année afin d’identifier les projets phares, des start-up EdTech aux résidences d’artistes, susceptibles d’illustrer la vision d’un Congo hub de connaissances au cœur d’une Afrique centrale en mutation.

