Une campagne diplomatique au pas de charge
Quarante-huit heures à peine séparent les salutations officielles échangées à Maputo des discussions serrées tenues à Gaborone. Entre les tapis rouges mozambicains et l’austère modernité des bâtiments gouvernementaux botswanais, Jean-Claude Gakosso a déployé une rhétorique millimétrée : obtenir l’adhésion sans équivoque de l’Afrique australe à la candidature de Firmin Edouard Matoko pour le fauteuil le plus convoité de la gouvernance culturelle mondiale. Dans ses valises, le chef de la diplomatie congolaise transporte un message de cohérence et d’urgence : l’Afrique a rendez-vous avec elle-même à l’Unesco, et elle ne peut se permettre d’y manquer.
Les premiers signaux sont encourageants. À Maputo, la rencontre avec la ministre mozambicaine des Affaires étrangères, Verónica Macamo, s’est conclue par une déclaration chaleureuse soulignant la « nécessité de renforcer la représentation africaine au sein des organisations onusiennes » (communiqué conjoint, 23 juillet 2025). Le lendemain, à Gaborone, l’entretien avec son homologue Lemogang Kwape a consolidé cette dynamique, le Botswana saluant la « longévité institutionnelle » de Matoko.
Le profil Matoko, archétype du fonctionnaire global
Ancien sous-directeur général pour la priorité Afrique de l’Unesco, puis stratège des partenariats multilatéraux, Firmin Edouard Matoko cumule trois décennies de service au cœur de la machine onusienne. Les chiffres plaident pour lui : plus de 200 programmes éducatifs transcontinentaux négociés, un budget annuel sous sa tutelle frôlant les 150 millions de dollars et une réputation de conciliateur reconnu de Paris à Addis-Abeba. Ses pairs louent une compétence rare : transformer la rhétorique de la diversité culturelle en feuilles de route budgétaires tangibles.
S’il franchit le seuil du 7, place de Fontenoy, il deviendrait le premier directeur général issu de l’Afrique centrale, mais surtout le porte-étendard d’une méthode qualifiée de « co-délibération », mille lieues des pratiques verticales qui ont longtemps prévalu. Matoko insiste sur un axiome simple : « Parler avec l’Afrique, non pas seulement de l’Afrique » (entretien RFI, avril 2025). Ce renversement sémantique suffit à galvaniser des capitales parfois écartelées entre agendas nationaux et velléités régionales.
L’Afrique australe, terrain d’essai stratégique
Choisir le Mozambique puis le Botswana relève d’une logique géopolitique plus subtile qu’il n’y paraît. La Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) dispose de dix-six voix au Conseil exécutif de l’Unesco ; en arrimer ne serait-ce que la moitié, la candidature congolaise franchirait un cap décisif avant les tractations plus imprévisibles avec certaines chancelleries caribéennes ou asiatiques. L’étape mauricienne annoncée pour août confirme ce ciblage méthodique.
Au-delà du comptage de voix, la SADC incarne une région qui s’est longtemps voulue laboratoire d’intégrations régionales. Sécuriser son appui offre un argument narratif puissant : si l’Afrique du Sud ou la Zambie, traditionnellement jalouses de leurs prérogatives, s’alignent sur Brazzaville, c’est le signe qu’un consensus panafricain est en marche.
Mémoire des luttes, moteur de légitimité
La visite du mausolée Samora Machel, haut lieu de la mémoire du panafricanisme, n’a rien d’anecdotique. En liant symboliquement la candidature de Matoko aux luttes d’indépendance, Brazzaville rappelle qu’historiquement l’Unesco fut créée pour « construire la paix dans l’esprit des hommes et des femmes ». Le geste renforce la cohérence d’un projet intellectuel déjà incarné par l’Histoire générale de l’Afrique, œuvre monumentale que Matoko supervise depuis 2018 et qui repositionne les récits africains au centre des savoirs mondiaux.
Dans l’entourage du ministre congolais, on fait valoir que cette démarche mémorielle répond à un besoin de souveraineté narrative. Elle légitime aussi la quête de voix auprès de pays comme l’Angola ou la Namibie, encore marqués par des luttes d’émancipation dont l’Unesco a parfois servi de caisse de résonance.
Vers une gouvernance culturelle plus inclusive
Les intentions programmatiques de Matoko reposent sur trois piliers : une refonte des mécanismes de financement des projets éducatifs, un maillage plus dense entre savoirs traditionnels et sciences de pointe, enfin une diplomatie culturelle pensée comme vecteur de développement durable. De Paris à Nairobi, beaucoup y voient l’esquisse d’une Unesco post-pandémie, recentrée sur la résilience des systèmes éducatifs et la préservation d’écosystèmes culturels fragilisés.
Les experts interrogés à Addis-Abeba estiment néanmoins que la réussite de cette ambition dépendra de la capacité du futur directeur général à ménager les équilibres budgétaires entre grands contributeurs et pays à revenu intermédiaire. Sur ce terrain, le passé de négociateur de Matoko constitue un atout sérieux, tant il a su, par le passé, convaincre la Corée du Sud de financer des écoles numériques en Afrique de l’Ouest tout en maintenant la confiance de bailleurs européens.
La diplomatie congolaise, un soft power assumé
À Brazzaville, le succès de cette campagne serait perçu comme la consécration d’une diplomatie d’influence patiemment bâtie sous l’impulsion du président Denis Sassou Nguesso. Depuis la médiation dans la crise centrafricaine jusqu’à la promotion d’initiatives climatiques dans le bassin du Congo, le pays a multiplié les signaux d’un leadership fondé sur le dialogue et le consensus.
La relance africaine de l’Unesco, orchestrée par Gakosso, s’inscrit dans cette architecture : faire de la culture et de la connaissance un levier de stabilité, à l’heure où les défis sécuritaires et climatiques menacent d’éroder les revers diplomatiques acquis. Si, à l’issue du vote prévu pour novembre 2025, Firmin Edouard Matoko l’emporte, nombre d’observateurs y liront la preuve qu’une stratégie africaine concertée peut encore infléchir le cours des institutions internationales. Au-delà du symbole, il s’agirait d’un jalon supplémentaire dans l’affirmation d’un multilatéralisme rénové, plus poreux aux voix du Sud, et d’une victoire pour la diplomatie congolaise qui, doucement mais sûrement, fait école.

