Une délégation au Cap-Haïtien
Le 17 septembre, l’avion gouvernemental congolais s’est posé sous le soleil du Cap-Haïtien. À sa descente, Lydie Pongault, ministre de l’Industrie culturelle, touristique, artistique et des Loisirs, portait un pli confidentiel signé du président Denis Sassou Nguesso.
Patrick Delatour, ministre haïtien du Tourisme, l’a accueillie avec les honneurs dus aux visites d’État. « Nos deux nations partagent une même foi dans la culture comme moteur de développement », a-t-il déclaré dès la première poignée de main devant la presse locale.
Un message présidentiel et un soutien recherché
Remis séance tenante, le courrier invite Haïti à soutenir la candidature de Firmin Édouard Matoko au poste de directeur général de l’UNESCO pour le cycle 2025-2029. Ancien sous-directeur général chargé de la priorité Afrique, Matoko incarne, selon Brazzaville, « un multilatéralisme plus équitable ».
« Le Congo mesure le poids historique d’Haïti dans l’institution », a souligné Lydie Pongault, rappelant que Port-au-Prince fut parmi les premiers signataires de l’Acte constitutif de 1945. Elle a proposé « une voix caribéenne et africaine enfin entendue au plus haut niveau ».
Matoko, un programme pour l’UNESCO du futur
Au cours d’une session à huis clos, Firmin Édouard Matoko a détaillé par visioconférence les grands axes de son projet. L’accent est mis sur la protection des écosystèmes insulaires, la numérisation des savoirs autochtones et la parité dans les organes décisionnels.
« Notre ambition est claire : bâtir une UNESCO inclusive où les États en développement cessent d’être des sujets et deviennent des acteurs », a-t-il expliqué. Les officiels haïtiens ont salué « une feuille de route alignée sur les urgences climatiques et culturelles ».
Dialogue Sud-Sud et industries créatives
Au-delà de la course électorale, les deux ministres ont esquissé un accord-cadre sur les industries culturelles et créatives, visant des échanges d’expertise dans la musique, le design textile et l’audiovisuel.
Patrick Delatour a insisté sur le rôle de la diaspora haïtienne, forte de ses réseaux à Miami et Montréal, capable de coproduire des contenus avec les studios de Pointe-Noire. « Nous pouvons connecter nos talents et conquérir les marchés mondiaux », a renchéri Lydie Pongault.
Patrimoine partagé comme levier diplomatique
La délégation congolaise a visité la Citadelle La Ferrière et le Palais Sans-Souci, symboles de l’indépendance haïtienne. Devant ces murailles, la ministre a évoqué les similitudes avec les forteresses de Loango, rappelant « l’urgence de protéger les sites liés aux mémoires atlantiques ».
Des pistes de jumelage entre les Archives nationales d’Haïti et la Bibliothèque nationale du Congo ont été évoquées pour partager expertise en restauration de manuscrits et numérisation de fonds oraux.
Témoignages et attentes
Pour la musicienne haïtienne Darline Desca, invitée à animer une masterclass, « voir l’Afrique venir jusqu’à nous change la perspective ». Du côté congolais, le compositeur Roga-Roga estime que « cette alliance peut offrir aux jeunes artistes un pont vers l’international sans passer par Paris ou New York ».
Les responsables universitaires présents ont plaidé pour des bourses croisées, tandis que les opérateurs touristiques imaginent des circuits « de la Citadelle à la Basilique Sainte-Anne » pour attirer les Afro-descendants.
Une diplomatie culturelle assumée
Depuis plusieurs années, Brazzaville mise sur la diplomatie culturelle pour diversifier ses partenariats. La campagne Matoko s’inscrit dans cette stratégie, en complément de la coopération énergétique et des projets d’infrastructures.
« Quand la culture ouvre la voie, la politique suit », analyse le politologue Rodrigue Gokana, qui voit dans ce déplacement un signal de l’engagement congolais à consolider sa stature internationale.
Réceptions officielles et symboles
Au dîner d’État, servi dans la demeure coloniale du parc Vertières, le griot Jean-Claude Martineau a entonné un chant mêlant créole et lingala. Le menu mariait poissons du Congo et épices caribéennes, illustrant la fusion recherchée.
Les toasts ont rappelé le rôle des écrivains Aimé Césaire et Tchicaya U Tam’si, sources d’inspiration communes qui ont fait des lettres une arme d’émancipation.
Prochaines étapes de la campagne
La visite haïtienne inaugure une tournée diplomatique qui mènera le camp Matoko aux Caraïbes anglophones, puis en Asie du Sud-Est. Chaque étape doit réaffirmer la place des États du Sud au sein de l’UNESCO.
Le scrutin se tiendra à Paris en novembre 2025. Le Congo entend y arriver fort d’un bloc de soutien intercontinental, fruit de rencontres bilatérales soigneusement conduites.
Un partenariat appelé à durer
Avant de regagner Brazzaville, Lydie Pongault et Patrick Delatour ont signé une déclaration d’intention prévoyant un comité mixte dès mars 2024. Objectif : transformer les promesses en programmes concrets.
Aux yeux des observateurs, la candidature de Firmin Édouard Matoko sert ainsi de catalyseur à une coopération durable entre les deux rives de l’Atlantique noir, où patrimoine, création et diplomatie se conjuguent au futur.

