Une candidature au carrefour des ambitions africaines
Au soir du 28 juillet 2025, tandis que la moiteur équatoriale enveloppait le Palais Rénovation de Libreville, le Premier ministre congolais Anatole Collinet Makosso est ressorti de son entretien avec le président gabonais, Brice Clotaire Oligui Nguema, porteur d’une promesse à haute charge symbolique : le Gabon soutiendra le diplomate congolais Édouard Firmin Matoko pour la succession d’Audrey Azoulay à la tête de l’UNESCO. L’annonce, confirmée par des sources proches de la présidence gabonaise, s’inscrit dans une séquence diplomatique méticuleusement préparée à Brazzaville. L’enjeu dépasse la simple promotion d’un fonctionnaire international ; il s’agit pour l’Afrique centrale d’investir un siège stratégique, longtemps occupé par d’autres régions du monde, afin d’orienter l’agenda mondial de l’éducation, de la culture et des sciences vers les priorités du continent.
Depuis la création de l’UNESCO en 1945, seule l’Afrique sub-saharienne francophone est parvenue à placer un de ses ressortissants au poste suprême, en la personne de Mokhtar M’Bow (1974-1987). Quarante ans plus tard, la candidature de Matoko résonne comme un possible retour de flamme dans l’histoire institutionnelle, selon le professeur Roland Lebong, spécialiste des organisations internationales à l’Université Marien Ngouabi : « L’Afrique, et singulièrement la zone CEEAC, voit là l’opportunité de conjuguer souveraineté politique et rayonnement culturel ».
Portrait d’Édouard Firmin Matoko, héritier d’une école diplomatique
Peu connu du grand public, Édouard Firmin Matoko n’en est pas moins un visage familier des couloirs de l’UNESCO. Ancien élève de l’École nationale d’administration de Rabat, passé par l’Académie diplomatique de Vienne, il occupe depuis plus de vingt ans des fonctions de haut niveau au sein de l’agence onusienne, où il dirige actuellement le secteur « Priorité Afrique et relations extérieures ». À ce poste, il a piloté des programmes de résilience éducative au Sahel, négocié des conventions de préservation du patrimoine immatériel et instauré un dialogue interreligieux qui lui vaut le respect de nombreux États membres.
Son approche se distingue par une articulation subtile entre expertise technique et sens aigu des équilibres politiques. Pour la chercheuse française Amélie Debré, autrice d’un récent rapport sur la gouvernance culturelle multilatérale, « Matoko incarne une génération de fonctionnaires africains capables de conjuguer loyauté institutionnelle et attachement aux réalités du terrain ». Cette réputation de médiateur, forgée dans des contextes complexes — du redressement des écoles centrafricaines à la sécurisation des manuscrits de Tombouctou —, fait de lui un prétendant crédible au consensus.
Libreville, première escale d’un marathon diplomatique
Le choix de Libreville comme première étape n’a rien laissé au hasard. Outre la proximité géographique, le Gabon reste un acteur pivot dans les groupes africains aux Nations unies depuis son passage au Conseil de sécurité en 2022-2023. Obtenir son appui équivaut à décrocher un sésame pour rallier d’autres capitales, notamment Yaoundé, Luanda et Bangui, où Makosso est attendu dans les prochaines semaines. L’émissaire du président Denis Sassou Nguesso transporte à chaque halte une lettre scellée, dont le contenu, selon un conseiller ministériel congolais, « insiste sur la vocation intégratrice d’une candidature qui transcende les appartenances partisanes ».
Cette tournée illustre la capacité de Brazzaville à activer ses réseaux diplomatiques sans afficher l’ombre d’une pression. En 2021 déjà, le Congo avait manœuvré pour l’élection de Jean-Michel Sama Lukonde à la présidence tournante de l’OHADA, attestant d’un savoir-faire discret mais efficace. À Libreville, le ton est resté dans le registre de la courtoisie, Makosso se déclarant « porteur d’un message d’unité, de culture et de paix ».
Entre soft power et coopération culturelle
Au-delà de la question électorale, la campagne autour de Matoko sert de révélateur à une diplomatie congolaise qui mise sur le soft power. Le pays, souvent identifié à ses réserves pétrolières, veut désormais se projeter comme un carrefour culturel doté d’une scène artistique foisonnante, de la rumba classée au patrimoine immatériel à l’essor des industries créatives de Pointe-Noire.
Les observateurs notent que l’UNESCO constitue une plateforme idéale pour amplifier ce narratif. Les programmes « Culture et développement durable » pourraient, à terme, valoriser les sites préhistoriques de la vallée du Niari ou soutenir les universités numériques en construction à Oyo et Ouesso. Dans un contexte international où la diplomatie de la culture gagne en importance, l’argument porte. Comme le rappelle l’ancien ministre béninois de la Culture, Albert Tévoédjrè, « l’Afrique centrale tient là une occasion de transformer sa richesse symbolique en influence normative ».
Ce que révèle le calendrier électoral onusien
La route reste toutefois semée d’embûches. L’élection du directeur général se joue à bulletin secret au Conseil exécutif de l’UNESCO, puis en plénière, au second semestre 2025. La règle tacite de la rotation régionale semble favorable à l’Afrique, mais plusieurs candidatures pourraient émerger du Maghreb et d’Afrique australe, obligeant Brazzaville à composer avec un équilibre délicat entre solidarité continentale et rivalités nationales.
Pour l’heure, l’option congolaise bénéficie d’un départ anticipé. En se positionnant tôt, Denis Sassou Nguesso signale sa détermination tout en évitant que le débat se crispe sur des lignes de fracture linguistiques ou idéologiques. Selon un diplomate ouest-africain contacté à Addis-Abeba, « le timing de Brazzaville lui donne un avantage psychologique, car il place les autres potentiels prétendants dans la position de suiveurs ».
En définitive, si Édouard Firmin Matoko accède au fauteuil directeur, il consacrera non seulement la reconnaissance d’une carrière internationale exemplaire, mais il confirmera aussi la capacité du Congo-Brazzaville à inscrire son action extérieure dans la durée et la concertation. À l’heure où l’UNESCO se cherche un nouveau souffle, la perspective d’une direction issue de l’Afrique centrale pourrait redessiner les priorités de l’institution, remettant la formation, la science ouverte et la protection du patrimoine africain au cœur de l’agenda mondial.

