Écho d’une rencontre diplomatique
À l’ombre des frangipaniers qui veillent sur le mémorial Pierre-Savorgnan-de-Brazza, l’ambassadeur du Sénégal au Congo, Ousmane Diop, a été reçu par la directrice générale des lieux, Bélinda Ayessa, pour sceller un projet à forte résonance historique : l’installation d’un buste du sergent Malamine Camara. Derrière le rituel protocolaire se dessine une scène plus ample, où la diplomatie africaine se nourrit de mémoire partagée afin de retisser les fils d’une histoire souvent segmentée par les récits coloniaux.
Le diplomate, fraîchement accrédité, a souhaité approfondir les tenants et aboutissants de l’épopée brazzavilloise : « Je suis venu entendre le souffle des archives vivantes, afin que nos jeunesses se reconnaissent dans le courage de leurs aînés », a-t-il confié en marge de la visite. À ses côtés, Bélinda Ayessa a rappelé que « le mémorial n’est pas le mausolée d’un seul homme, mais le carrefour d’une aventure collective ». Ainsi, la demande sénégalaise a trouvé un terrain fertile auprès des autorités congolaises, soucieuses de valoriser la pluralité des figures qui ont forgé la capitale.
Cet échange, placé sous le signe de la cordialité, s’inscrit dans la lignée des orientations du président Denis Sassou Nguesso, ardent promoteur d’une diplomatie culturelle qui privilégie la conversation des peuples plutôt que la simple célébration des dates.
Malamine Camara, gardien discret de la rive droite
Né au Sénégal vers 1850, sous-officier d’infanterie coloniale, Malamine Camara est pourtant resté longtemps dans la pénombre des manuels. Entre 1880 et 1882, il dirige le poste avancé installé par Pierre Savorgnan de Brazza sur la rive droite du fleuve Congo, futur noyau urbain de Brazzaville. Confronté à la convoitise d’Henry Stanley, envoyé du roi Léopold II, il défend la concession française avec une poignée d’hommes, son sens du dialogue et une connaissance fine des réalités locales. Les récits des contemporains saluent son intégrité et son art de la persuasion, qualités qui permirent d’éviter l’escalade militaire dans une zone déjà sous tension.
Aujourd’hui, l’évocation de son nom résonne comme un rappel : l’Afrique n’a pas été spectatrice de sa propre histoire, elle en fut l’actrice principale. En rendant visible le portrait sculpté du sergent, les autorités recomposent le paysage mémoriel, offrant à la jeunesse congolaise et sénégalaise une figure d’audace et d’abnégation.
La sculpture comme passerelle entre Dakar et Brazzaville
Le choix d’un buste n’est jamais neutre : il fixe une présence, il ajoute un visage à la narration collective, il interpelle le visiteur. Conformément aux usages du mémorial, l’œuvre sera réalisée en bronze patiné, à l’échelle un-et-demie, afin de dialoguer avec la statuaire existante sans la supplanter. Les artistes sénégalais et congolais pressentis défendent une approche collaborative ; les ateliers de la corniche de Dakar pourraient ainsi accueillir le moulage initial, avant que la fonderie de Makélékélé ne procède aux finitions, signe d’une chaîne de création transnationale.
D’un point de vue muséographique, le buste prendra place à l’entrée du premier module, le long de la rampe qui conduit à la crypte où repose Pierre Savorgnan de Brazza. L’agencement a été conçu pour susciter un dialogue visuel : le regard calme de Camara croisant celui, déjà sculpté, de l’explorateur franco-italien, de sorte que le public comprenne, d’un coup d’œil, l’indissociable complicité qui présida à la fondation de la ville.
Une mémoire valorisée par l’État congolais
L’initiative s’inscrit dans la politique patrimoniale conduite depuis deux décennies par le président Denis Sassou Nguesso, laquelle conjugue restauration de sites emblématiques et soutien aux industries culturelles. Brazzaville, désignée Ville créative de l’UNESCO pour la musique, se veut également un centre d’excellence pour la conservation historique. L’inscription de Malamine Camara dans le parcours permanent vient donc renforcer cette stratégie et souligner, une fois de plus, le rôle de l’État comme garant des transmissions.
Ousmane Diop n’a pas manqué de saluer cette vision : « En accueillant le buste de notre compatriote, Brazzaville proclame que l’amitié sénégalo-congolaise n’est pas une clause diplomatique, mais un héritage vivant ». Ses propos font écho aux encouragements réguliers du chef de l’État congolais, pour qui le mémorial doit demeurer un forum d’échanges plutôt qu’un sanctuaire figé.
Vers un récit africain pluriel
Au-delà du symbole, l’érection du buste pourrait ouvrir une séquence nouvelle dans la co-construction des récits historiques en Afrique centrale et de l’Ouest. Les universitaires pressentent déjà l’opportunité de colloques croisés, tandis que les conservateurs envisagent des prêts d’archives entre Dakar et Brazzaville. Une telle dynamique participe du mouvement continental visant à décoloniser les sources, à restituer la voix des africains dans les chronologies et à replacer les figures métisses ou africaines au cœur de l’action.
Cette perspective rejoint les aspirations d’une jeunesse connectée, avide de repères mais méfiante envers les discours monolithiques. En multipliant les visages de pierre et de bronze, les capitales africaines élargissent leur galerie d’héros et offrent un miroir où chacun peut se reconnaître, qu’il soit descendant direct ou simple citoyen curieux.
Résonances contemporaines
Alors que les relations Sud-Sud se déploient dans de nombreux domaines, la culture demeure un vecteur privilégié pour enraciner les partenariats. L’hommage rendu à Malamine Camara vient rappeler que les échanges entre Dakar et Brazzaville ne se limitent pas aux corridors économiques, mais se nourrissent de patrimoines communs. La cérémonie d’inauguration, annoncée pour le premier semestre de l’année prochaine, promet d’attirer chercheurs, artistes et représentants de la société civile, consolidant l’image de la capitale congolaise comme carrefour culturel de la sous-région.
En définitive, un simple buste n’est jamais qu’un morceau d’alliage ; il devient sculpture monumentale lorsque l’on y dépose l’attention des peuples. Par ce geste, le Congo-Brazzaville et le Sénégal rappellent que la mémoire, loin de figer le passé, irrigue l’avenir et dessine les contours d’une citoyenneté africaine plus solidaire.

