Un colloque pour réanimer un pacte fondateur
Le fleuve Congo reflétait, ce 9 septembre à Brazzaville, les échos d’une mémoire conjointe : universitaires, dignitaires et artistes se sont réunis pour le colloque international sur le traité Makoko–De Brazza, signé il y a 145 ans, matrice du Congo moderne.
Portée par la directrice du Mémorial Pierre Savorgnan de Brazza, Belinda Ayessa, la rencontre veut dépasser le simple hommage pour proposer une réappropriation active d’un texte souvent résumé à sa facette coloniale, mais encore capable de nourrir une dynamique nationale et panafricaine.
145 ans plus tard, une mémoire à partager
Sous la bannière « Sur la route de l’histoire », le comité d’honneur a insisté sur l’urgence d’un « regard croisé ». Les historiens interrogent les sources, les anthropologues questionnent les rites, tandis que les jeunes leaders présents espèrent transformer la mémoire en moteur d’innovation civique.
La coordonnatrice scientifique, Reine Eugénie Mouayini Opou, rappelle que cet accord régulait jadis les rapports entre le Royaume Téké et la France. Aujourd’hui, dit-elle, reconnaître ces racines communes permet de briser les tabous, de relier les communautés et de consolider la cohésion recherchée par tous.
Belinda Ayessa, gardienne du lien franco-congolais
Dans sa leçon inaugurale, le prince héritier Téké, Ericson Opou, pose le cadre : « Ce n’est pas une cérémonie figée, c’est un rite collectif de renaissance. » L’assemblée, attentive, mesure l’enjeu : faire parler le passé sans l’emprisonner, donner corps à une mémoire partagée.
Le souverain de Mbé, par message, a encouragé cette démarche. Son émissaire, Michel Ganari, a remis à Belinda Ayessa des pagnes en raphia, symbole d’alliance. Le roi exhorte la directrice à poursuivre son accompagnement auprès du Chef de l’État afin que le traité demeure vivant.
Pour Belinda Ayessa, la sauvegarde du patrimoine est indissociable d’une stratégie nationale. Son équipe du Mémorial multiplie les expositions, conférences et programmes scolaires, bénéficiant d’un soutien institutionnel qui témoigne, selon elle, de la volonté gouvernementale d’ancrer le récit historique au cœur de la citoyenneté.
Entre anthropologie et diplomatie culturelle
Cette vision répond aussi aux attentes d’une diaspora avide de repères. En visioconférence, plusieurs chercheurs installés à Paris et Montréal ont salué l’effort de documentation numérisée, évoquant un futur centre de ressources accessible en ligne, projet qui s’inscrit dans la politique de transition numérique.
Historiquement, le traité du 10 septembre 1880 évoque un engagement d’amitié, la protection du royaume et l’abolition de la traite. Les débats du colloque revisitent les clauses, confrontent archives françaises, traditions orales et nouvelles lectures critiques, sans verser ni dans l’anachronisme ni dans l’amnésie.
L’anthropologue camerounais, Pr Dieudonné Nkwemo, estime que « l’acte Makoko-De Brazza fut avant tout un pacte diplomatique africain ». Son décryptage replace la décision d’Iloo Ier dans un contexte d’alliances régionales, nuance l’idée d’un geste naïf et rappelle l’agence politique des souverains tékés.
Voix royales et regards académiques
Les participants soulignent aussi l’héritage urbain : la ville de Brazzaville, fondée deux ans après le traité, offre aujourd’hui un laboratoire vivant où s’entremêlent architecture coloniale, modernisme et créations contemporaines. Le mémorial, au cœur de la capitale, devient un carrefour conciliant tourisme culturel et devoir de mémoire.
À l’extérieur des salles, la jeune scène artistique s’approprie l’événement. Performances de slam, fresques murales et défilés de sape revisitent les symboles tékés. L’artiste plasticienne Diane Mavoungou confie vouloir « peindre les visages d’Iloo Ier et de De Brazza sur la même toile pour réconcilier les récits ».
Derrière l’effervescence, un objectif politique transparaît : consolider l’unité nationale. Les intervenants reconnaissent que l’histoire est souvent instrumentalisée dans la sous-région, mais estiment qu’un traitement transparent, porté par des institutions solides, peut renforcer la confiance entre citoyens et pouvoir public.
Un horizon de cohésion nationale
Le colloque bénéficie d’ailleurs d’un partenariat entre le ministère de la Culture et plusieurs universités étrangères. Une importance particulière est accordée à la publication des actes, prévue pour le premier trimestre prochain, afin de rendre accessibles aux lycées et aux bibliothèques les fruits des réflexions.
En clôture, Belinda Ayessa veut lever toute ambiguïté : « Commémorer n’est pas célébrer une domination, c’est rendre au peuple la maîtrise de son récit. » Elle espère que chaque Congolais se sentira autorisé à interroger les tiraillements du passé pour mieux façonner le futur.
À l’heure où la Francophonie revisite ses fondements, la directrice voit dans le traité un exemple de diplomatie interculturelle. Elle suggère que des programmes d’échanges scolaires entre Brazzaville et Bordeaux pourraient prolonger l’héritage De Brazza, tout en valorisant les langues vernaculaires dans les curricula.
En attendant, la flamme mémorielle reste allumée sous la voûte futuriste du Mémorial. Entre ateliers, visites guidées et veillées contées, les journées du 9 au 12 septembre dessinent un pont entre générations. Le passé n’appartient plus aux archives ; il résonne désormais dans le présent collectif.

