Dépigmentation : phénomène de masse en mutation
Un flacon rose, un savon gommant et la promesse d’un teint « éclairci » hantent désormais les marchés de Brazzaville et de Pointe-Noire. La dépigmentation volontaire, pratiquée discrètement hier, s’affiche aujourd’hui sans complexe, révélant une quête de reconnaissance ancrée dans l’intimité des Congolais.
Bien plus qu’un simple geste esthétique, cet éclaircissement s’inscrit au carrefour des influences globales, des références médiatiques et d’une histoire coloniale encore sensible. Il touche femmes et hommes, et gagne surtout les vingt-trente ans, génération hyperconnectée qui consomme sans filtre les codes visuels d’Instagram ou TikTok.
Histoire d’un teint valorisé
Les archives photographiques rappellent qu’au début des années 1960, l’indépendance avait exalté le noir comme symbole d’émancipation. Pourtant, dès la décennie suivante, les crèmes « teint uniforme » importées d’Europe sont apparues dans les salons de coiffure, signant l’entrée du Congo dans la mondialisation des cosmétiques.
Aujourd’hui, l’industrie asiatique propose des lotions à petits prix tandis que des influenceuses étrangères érigent la peau claire en marqueur de réussite. « Notre iconographie est dominée par un imaginaire eurocentré », regrette la sociologue Mireille Ngollo, auteure d’un récent essai sur l’obsession du teint clair.
Un marché florissant et informel
Sur le grand marché Total de Bacongo, la vendeuse sort d’un sac isotherme un tube sans étiquette. Le produit arrive du Nigéria, coûte moins qu’un déjeuner et contient souvent hydroquinone ou corticostéroïdes. Ces substances, interdites dans plusieurs pays, circulent pourtant librement dans l’économie informelle congolaise.
Le dermatologue Armand Mbemba explique recevoir « chaque semaine des patients présentant brûlures, vergetures ou infections fongiques ». Selon lui, le traitement de ces complications coûte dix fois plus cher que la crème initiale, créant « un cercle où vulnérabilité économique et risque sanitaire se renforcent mutuellement ».
Pressions sociales et image de soi
Dans les quartiers sud de Brazzaville, les soirées de musique urbaine exhibent des vedettes au teint filtré. « Si tu restes naturelle, on te dit que tu n’es pas soignée », confie Grâce, 22 ans, étudiante. Elle a commencé à se dépigmenter avant ses examens, espérant paraître « présentable ».
Le phénomène touche aussi les hommes. Didier, manager dans la téléphonie, assume ses injections de glutathion : « Je représente la marque, il faut être impeccable ». Le regard professionnel s’ajoute donc au jugement sentimental et familial, entremêlant les sphères privées et publiques dans l’élaboration du soi.
Risques médicaux sous-estimés
Selon le ministère de la Santé, près de 35 % des consultations dermatologiques urbaines sont aujourd’hui liées à des produits dépigmentants. Les médecins pointent l’apparition précoce de mélanomes, l’hypertension induite par les stéroïdes et la fragilisation immunitaire. Pourtant, seule une minorité des usagers lit la composition des soins éclaircissants.
L’Organisation mondiale de la santé classe la dépigmentation comme facteur de risque prioritaire en Afrique centrale. Les études publiées dans The Lancet signalent une hypermédicalisation à long terme et des coûts hospitaliers élevés, accentuant les inégalités d’accès aux soins que le pays tente de réduire par la couverture sanitaire universelle.
Initiatives publiques et réponses créatives
Depuis 2019, une campagne gouvernementale baptisée « Ma peau, mon identité » diffuse des affiches colorées dans les lycées et centres de santé. Les messages insistent sur la beauté des carnations locales et décrivent les dangers des produits non homologués. Cette pédagogie privilégie l’écoute plutôt que l’injonction culpabilisante.
Parallèlement, les créateurs de mode célèbrent la melanin glow sur les podiums de la Sape. Le styliste Trésor Nzila utilise des tissus ocre rappelant la latérite congolaise. Il affirme : « Porter notre couleur, c’est porter notre histoire ». Ses défilés viralement partagés réhabilitent un imaginaire esthétique décolonisé.
Vers un récit de fierté partagée
Les psychologues rencontrés soulignent que la lutte contre la dépigmentation doit s’accompagner d’une valorisation positive des corps noirs. Encourager le bilinguisme culturel, le storytelling afrodescendant et la représentation dans les médias renforcerait l’estime collective et réduirait l’attrait pour les solutions chimiques aux promesses irréalistes.
Des étudiants de Marien-Ngouabi ont lancé une web-série humoristique montrant les mésaventures d’un jeune homme accro à la crème éclaircissante. Le programme comptabilise cent mille vues et déclenche un débat vif dans les commentaires, preuve qu’un discours authentique et ludique peut mobiliser les publics numériques.
Pour la chercheuse Josiane Loudila, « la solution réside dans l’accès à l’emploi, la visibilité des élites noires et l’éducation artistique dès l’enfance ». Cette perspective rejoint les objectifs de développement culturel inscrits dans le Plan national de développement, qui encourage les industries créatives et la production audiovisuelle locale.
La dépigmentation volontaire demeure ainsi un révélateur, plus qu’un simple fait divers cosmétique. En exposant les contradictions entre modernité, héritage et aspirations sociales, elle ouvre un champ de réflexion sur la fierté noire et le vivre-ensemble. L’équation du futur se jouera entre connaissance de soi et confiance partagée.
Soutenus par les institutions, artistes, médecins et influenceurs unissent désormais leurs voix pour proclamer : la peau noire est un atout.

