Une fleur écarlate chargée d’histoire
On la voit parfois sur les marchés, minuscule globe pourpre que les vendeuses appellent pompo. Son nom kongo-lari, tchidéka, crépite comme une gousse qui éclate. Cette simple Gomphrena globosa a pourtant porté, dès les années trente, les espoirs d’émancipation de milliers de Congolais.
Des racines dans le royaume Kongo
Le Bassin du Pool, berceau de la nation kongo, a fourni le terreau symbolique de la fleur. Les clans mpandzou, réputés gardiens des secrets médicinaux, utilisaient déjà ses graines pour soigner et protéger. Le chef André-Grenard Matsoua y puisera un langage de résistance accessible à tous.
Matsoua, l’intuition d’un emblème
En 1926, le fondateur de l’Amicale des originaires d’A.E.F. cherche un signe de ralliement discret. Il choisit tchidéka pour sa couleur vive, sa robustesse et sa capacité à sécher sans perdre son éclat. Portée à la tempe droite, la fleur devient badge spirituel et politique.
Rituel et performance physique
Les anciens racontent que les miliciens en noir, surnommés Corbeaux, mâchaient la plante luzamba et fixaient le bourgeon de tchidéka dans leurs cheveux. Ils pouvaient alors marcher nuitamment de Ngabé à Bacongo, esquivant patrouilles et fatigues. Le botaniste Alain-Pascal Nganga évoque ses vertus anxiolytiques et toniques.
Le choc des cultures à Bacongo
Face à l’église Notre-Dame du Rosaire, les chants à grelots des matsouanistes se mêlaient aux cloches dominicales. En 1954, une altercation entre le père De Badezet et Ta Nzoungou entraîne leur déplacement vers les berges de Mpissa. L’exil renforce la cohésion du groupe autour de la fleur totémique.
Un code vestimentaire précurseur
Longtemps avant la Sape, ces résistants adoptent l’uniforme noir, short ajusté, chemisette à épaulettes et canne calquée sur le fusil colonial. La touche pourpre de tchidéka tranche sur la sobriété funèbre et rappelle la mémoire des martyrs. La rue Voltaire deviendra rue Nzoungou en hommage à ce style assumé.
Mémoire contre oubli
Olivier Bidounga, ancien conservateur du musée de Kinkala, rappelle que « le sacré est secret ». Beaucoup d’initiés ont préféré le silence, au risque de voir s’effacer la connaissance de la plante. Aujourd’hui, rares sont les jeunes qui savent reconnaître tchidéka parmi les herbacées des savanes du Pool.
Entre pharmacopée et mythe
Les herboristes attribuent à Gomphrena globosa des propriétés calmantes, antipyrétiques et stimulantes de la mémoire. Les croyances matsouanistes y ajoutent l’ubiquité et la bilocation, des qualités prêtées aussi à Simon Kimbangu. Mythe ou science, la fleur a surtout agi comme catalyseur psychologique face à la répression coloniale.
D’une fleur à une pédagogie citoyenne
En 1956, les électeurs matsouanistes glissent aux municipales des bulletins frappés du logo Biyissi, signe de leur fidélité au leader disparu. L’acte protestataire rappelle que la citoyenneté peut s’exprimer par des symboles. Cette leçon, estime l’historien Didier Gondola, demeure pertinente dans le Congo contemporain.
La transmission par la chanson
Sans archives écrites, la communauté a confié l’histoire de tchidéka aux chœurs call-and-response : Wa lu widi, Mulendo lua Taata, Bidunga-Bidunga… Chaque refrain, repris dans les ruelles de Poto-Poto ou sur les quais de Pointe-Noire, maintient vivant le récit d’une résistance populaire et inclusive.
Un patrimoine immatériel à protéger
Le ministère de la Culture envisage, selon une note interne, de classer le rituel de la fleur parmi les éléments du patrimoine immatériel national. L’objectif est double : promouvoir la pharmacopée locale et renforcer le sentiment d’appartenance autour d’un récit fédérateur, loin de toute instrumentalisation politique.
La fleur et la jeunesse de l’ère numérique
Influenceurs green et créateurs de mode redécouvrent l’esthétique boule de feu de Gomphrena globosa. Sur Instagram, le mot-dièse #Tchidéka cumule déjà des milliers de vues. Dans les ateliers de Makélékélé, des stylistes fixent la fleur séchée sur des casquettes afro-street, prolongeant le geste des Corbeaux en version urbaine.
Vers une écologie des savoirs
Redonner sens à tchidéka, c’est aussi relier botanique, histoire et développement durable. Les agronomes du lycée technique de Loudima testent sa culture en permaculture pour stabiliser les sols sablonneux. Un projet qui prouve que la tradition peut nourrir l’innovation, tout en créant des revenus pour les coopératives féminines.
Ce que dit tchidéka au Congo d’aujourd’hui
Fleur de mémoire et d’espoir, tchidéka rappelle qu’une société avance quand elle conjugue respect des ancêtres et créativité. Ni relique folklorique ni superstition, elle incarne la capacité congolaise à transformer la fragilité en force. Là réside peut-être sa véritable magie : relier les générations par la beauté et le courage.

