Un penseur discret, une influence profonde
À Brazzaville, le nom de Sylvain Mbemba circule discrètement dans les cercles éclairés, pourtant son œuvre éclaire depuis des décennies la question brûlante de l’unité congolaise. Trente ans après sa disparition, son concept de phratrie ressurgit dans le débat public à la faveur d’un hommage imminent.
Historien, journaliste et haut fonctionnaire né en 1936, Mbemba incarne cette génération formée sur les bancs coloniaux, mais décidée à penser l’Afrique à partir de ses propres références culturelles, loin des visions importées.
La phratrie congolaise, matrice de cohésion
Dans l’anthropologie classique, la phratrie décrit une parenté élargie. Mbemba réinterprète le terme afin d’englober l’appartenance culturelle, la mémoire partagée et la solidarité, sans réduire l’individu à la seule filiation biologique ou à l’étiquette tribale.
Il y voit un espace symbolique où les identités locales convergent, permettant aux Kongo, Mbochi, Téké et autres communautés d’écrire ensemble un récit national. La phratrie devient ainsi un outil politique implicite, capable de pacifier les rivalités sans les nier.
Des années d’indépendance aux défis contemporains
Au lendemain de l’indépendance, les jeunes États africains oscillent entre centralisation et affirmation ethnique. Mbemba, proche des milieux universitaires de Dakar et Paris, publie des tribunes appelant à transformer les structures coutumières en charpente de la nation congolaise.
Ses textes des années 1970 citent Cheikh Anta Diop ou Joseph Ki-Zerbo comme alliés intellectuels, mais revendiquent une voie congolaise singulière. « Notre pluralité n’est pas un fardeau, c’est notre ressource première », écrit-il dans Congo-Objet de Mémoire, en 1975.
La pensée trouve un écho auprès de responsables politiques soucieux d’équilibre territorial. Des programmes de jumelage entre régions, inspirés de la phratrie, voient le jour pour encourager échanges scolaires, chantiers coopératifs et festivals inter-ethniques.
Dans les années 1980, alors que l’économie pétrolière bouleverse les hiérarchies sociales, Mbemba alerte sur les risques d’un nationalisme économique déconnecté des structures de solidarité. Ses conférences à Pointe-Noire plaident pour des coopératives régionales ancrées dans l’esprit de la phratrie.
Pourquoi son héritage reste en demi-teinte
Malgré l’influence souterraine de ses concepts, Mbemba ne connaît jamais la même notoriété qu’un Diop. Le tirage limité de ses essais, publiés à Clermont-Ferrand puis à Kinshasa, freine leur diffusion, tout comme l’absence de réédition régulière.
Au fil du temps, ses archives sont dispersées entre bibliothèques familiales et dépôts universitaires. Quelques inédits sommeillent encore dans des carnets rédigés à l’encre bleue. Les chercheurs peinent à établir une bibliographie exhaustive, renforçant la perception d’un auteur insaisissable.
Mais l’invisibilité médiatique n’empêche pas l’influence académique. À Marien-Ngouabi, deux thèses récentes mobilisent la notion de phratrie dans l’analyse des migrations internes. Les universitaires soulignent sa pertinence pour accompagner l’urbanisation rapide de Brazzaville et Pointe-Noire.
Sur les réseaux sociaux, des podcasteurs comme Lina Nzolo popularisent désormais ses idées. En déconstruisant les clivages suburbains, ils citent la phratrie pour encourager mentorship et micro-financement communautaire, montrant que le lexique de Mbemba peut vivre dans le code numérique.
Brazzaville lui rend hommage, trente ans après
Du 28 au 30 octobre, l’Institut français du Congo déploie une programmation dense : conférences, lectures, installation sonore conçue par le collectif Nzela Art. L’objectif affiché est clair : replacer Mbemba dans le panthéon intellectuel national.
La conservatrice Aimée Bemba rappelle que l’initiative bénéficie d’un partenariat institutionnel robuste, incluant le ministère de la Culture. « Nous voulons faire dialoguer archives, arts visuels et héritage oral », déclare-t-elle, soulignant la volonté de promouvoir un patrimoine partagé.
Pour l’occasion, un manuscrit inédit, Lettré des Fleuves, sera présenté au public. Rédigé en 1984, il explore le rôle des pirogues fluviales comme vecteurs de la phratrie le long du Congo-Oubangui. Sa parution en fac-similé est annoncée pour 2025.
La pensée de Mbemba, boussole pour demain
Exhumée, la phratrie pourrait nourrir les politiques culturelles régionales, notamment l’économie créative émergente. L’idée de solidarités horizontales inspire déjà des incubateurs artistiques qui mixtent danse contemporaine, textile et narration orale pour promouvoir un récit national polyphonique.
Le sociologue Rodrigue Okandzi rappelle que Brazzaville revendique l’enfant Mbemba en pleine année de la jeunesse. « Sa pensée offre des passerelles entre quartiers nord et sud, entre descendants de migrants et familles anciennes », souligne-t-il, évoquant un cadre propice à l’inclusion.
Au-delà de l’hommage, la redécouverte de ses travaux invite à interroger la transmission des idées au Congo. Comment préserver les archives sans infrastructures adéquates ? Comment rééditer des essais pour un public connecté ? Les organisateurs promettent un fonds numérique accessible.
L’histoire retiendra peut-être qu’un intellectuel discret aura offert un vocable décisif pour penser l’appartenance au Congo-Brazzaville. À l’heure où la jeunesse cherche des repères, la phratrie synthétise tradition, modernité et projet commun. Un mot, une vision, un legs.

