Brazzaville consacre la culture du résultat
Trente fonctionnaires congolais, fraîchement auréolés d’une certification en conception et mise en œuvre de systèmes de suivi-évaluation axés sur les résultats, ont reçu leurs attestations, le 3 septembre à Brazzaville. La scène, solennelle, réunit administration et formateurs autour d’une même ambition : gouverner par la preuve.
Présidant la cérémonie, le ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé de la Réforme de l’État, Luc Joseph Okio, a rappelé que « la redevabilité est plus qu’un impératif ». Ses mots signent la volonté de faire du suivi-évaluation le cœur battant des politiques publiques nationales.
Une génération formée aux résultats
Organisé du 12 au 16 mai, l’atelier national mêlait sessions en ligne et travaux pratiques. Les participants, issus de ministères aussi variés que la Santé ou la Culture, ont décortiqué matrices logiques, indicateurs SMART et tableaux de bord interactifs, avant de simuler l’ajustement d’un programme en temps réel.
Pour Roger Ongouaomo-Moké, conseiller à l’évaluation des réformes, la certification confère désormais « une responsabilité accrue ». Il souligne que la maîtrise d’outils analytiques modernes ouvre la porte à des arbitrages budgétaires plus rationnels et à une meilleure coordination entre partenaires techniques et financiers.
Un chantier stratégique 2025-2029
Le ministère de la Réforme de l’État prépare un Plan stratégique 2025-2029 qui devrait systématiser la démarche. Construit à partir d’un diagnostic des capacités nationales, ce document veut ancrer la culture du résultat dans tous les services, du guichet administratif jusqu’aux grandes directions centrales.
Luc Joseph Okio insiste : « Nous voulons des données probantes ». Au-delà du slogan, le projet prévoit un cadre de reporting trimestriel partagé avec la primature. Chaque ministère devra renseigner, puis publier, ses cibles et écarts, favorisant la comparabilité des performances et la transparence envers les citoyens.
Des ambassadeurs de l’efficacité publique
Les trente récipiendaires deviennent des relais internes. Ils sont appelés à former leurs collègues, mais aussi à challenger les procédures établies. En prônant la rigueur statistique, ils devraient réduire les retards d’exécution et générer des économies qui pourront être redirigées vers les priorités sociales du gouvernement.
Dans plusieurs ministères, des cellules pilotes de suivi-évaluation sont déjà opérationnelles. Selon une source au ministère des Finances, les premiers tableaux de bord ont permis d’identifier des doublons dans certaines subventions, libérant des marges budgétaires destinées à la relance culturelle et à l’entrepreneuriat des jeunes.
Innovation et culture de la redevabilité
Cette montée en compétence s’inscrit dans un mouvement continental vers l’e-gouvernance. Le Congo-Brazzaville explore déjà les plateformes numériques pour collecter et visualiser les données de performance. L’objectif est double : moderniser la fonction publique et rendre tangible, pour la population, l’impact des programmes étatiques.
À Brazzaville, des start-up locales proposent des solutions open source adaptées aux contraintes de connectivité. L’une d’elles, dirigée par une ingénieure de vingt-huit ans, expérimente un tableau de bord mobile permettant aux chefs de projet d’actualiser leurs indicateurs même hors ligne, puis de synchroniser dès qu’un réseau est disponible.
Le secteur culturel observe ces pas en avant avec attention. Festivals, musées et troupes de théâtre dépendent souvent de financements publics. Un modèle de suivi-évaluation robuste pourrait, à terme, leur offrir des critères clairs d’éligibilité et sécuriser la pérennité des subventions allouées à la création artistique africaine.
Les défis à l’horizon
Former trente agents ne suffit pas à transformer un appareil de plusieurs dizaines de milliers d’employés. Les experts s’accordent pour dire que l’élan devra être entretenu par des formations continues, une motivation basée sur la reconnaissance, et une intégration systématique du suivi-évaluation dans les descriptifs de poste.
Autre enjeu, l’accessibilité des données. Si les rapports restent confidentiels, la confiance citoyenne ne progressera guère. Le ministère envisage donc de publier des synthèses grand public, rédigées dans un langage clair et accompagnées d’infographies, afin que chaque citoyen puisse suivre l’évolution des engagements pris.
La coopération régionale pourrait aussi jouer un rôle catalyseur. Des échanges techniques avec le Rwanda ou le Sénégal, réputés pour leurs dashboards gouvernementaux, sont à l’étude. Partager méthodes et retours d’expérience permettrait d’accélérer la courbe d’apprentissage sans réinventer la roue informatique ni multiplier les coûts.
Entre attentes élevées et contraintes budgétaires, la réussite de ce virage dépendra de la capacité à garder le cap sur les résultats. Les certifiés devront démontrer, projet après projet, que la statistique peut humaniser l’action publique en mettant les ressources là où elles servent le mieux.
La remise des attestations du 3 septembre n’est donc qu’un départ. Sur les épaules de cette promotion repose la promesse d’une administration plus agile, capable de mesurer ce qui compte vraiment et de réviser, sans tabou, ce qui ne fonctionne pas. Le suivi-évaluation entre dans la culture commune.
Vers une filière académique
À terme, la généralisation du suivi-évaluation pourrait influencer les cursus universitaires. L’École nationale d’administration envisage d’intégrer un module obligatoire dès la première année, tandis que certaines universités privées projettent des masters spécialisés, créant ainsi une filière entière dédiée à la mesure de la performance publique et sociale.

