Kintélé au cœur de la diplomatie pétrolière africaine
Sous les lambris encore neufs du Centre international de conférences de Kintélé, la 24ᵉ session ordinaire du conseil exécutif de l’Organisation des pays producteurs de pétrole africains a réuni, début juin, des délégations venues de dix-huit capitales. Si l’ordre du jour embrassait l’ensemble des dossiers courants de l’Appo, un point s’est imposé comme la boussole des échanges : l’opérationnalisation de la Banque africaine de l’énergie. Aux yeux de nombreux participants, la cité‐dortoir de la périphérie nord de Brazzaville s’est muée, l’espace de quelques jours, en incubateur d’une nouvelle architecture financière continentale.
Une ambition portée par le leadership congolais
La tenue de ces réunions stratégiques au Congo n’a rien d’anodin. Sous l’impulsion des autorités, et en particulier du président Denis Sassou Nguesso, Brazzaville cherche depuis plusieurs années à densifier son rôle d’entremetteur régional sur les dossiers énergétiques. « Le projet de Banque africaine de l’énergie symbolise notre volonté de transformer nos ressources en levier de développement partagé », a rappelé Bruno Jean-Richard Itoua, ministre congolais des Hydrocarbures, en marge des travaux. En offrant son hospitalité et son expérience administrative, le Congo ambitionne de consolider sa stature de hub financier émergent du bassin du Congo tout en favorisant une approche collaborative entre États producteurs.
Architecture financière : de la matrice à la réalité
Selon la feuille de route discutée à Kintélé, l’institution sera dotée d’un capital initial de cinq milliards de dollars, abondé à parts égales par les pays membres et par des investisseurs institutionnels panafricains. La Banque africaine de développement, d’autres banques régionales ainsi que plusieurs fonds souverains ont déjà manifesté un intérêt formel, a précisé Omar Farouk Ibrahim, secrétaire général de l’Appo. L’objectif est de créer un instrument capable de financer aussi bien les infrastructures d’amont – pipelines, plateformes de production, terminaux d’exportation – que les projets de conversion locale, de la pétrochimie aux centrales à gaz, tout en ouvrant la porte à des initiatives liées aux énergies nouvelles.
Souveraineté énergétique et diversification économique
Derrière la BAE se dessine un enjeu plus vaste : celui de la souveraineté énergétique africaine. En finançant sur fonds africains la valorisation des hydrocarbures et la transition vers un bouquet plus diversifié, l’institution vise à réduire la dépendance chronique aux bailleurs extérieurs. Pour le Congo, dont le brut assure encore près de 80 % des recettes d’exportation, la banque constituerait un outil précieux pour stimuler la transformation locale du pétrole et du gaz, tout en attirant des partenaires privés dans un cadre régulé par des États africains. « Il ne s’agit pas d’opposer fossile et renouvelable, mais de disposer des leviers financiers pour passer de l’un à l’autre suivant notre propre calendrier », explique un expert congolais présent aux discussions.
Chronogramme et marges de manœuvre
Le conseil exécutif a adopté un calendrier resserré : d’ici au prochain sommet des chefs d’État de l’Appo, prévu avant la fin de l’année, les statuts définitifs et le pacte d’actionnaires devront être finalisés. Une fois validés au plus haut niveau politique, les premiers guichets de financement pourraient ouvrir dès 2025, ciblant prioritairement des projets jugés structurants pour les corridors d’intégration régionale. Les représentants présents à Kintélé se sont accordés pour installer le siège de la BAE dans un État membre offrant un cadre juridique stable et des facilités logistiques – Brazzaville figure logiquement parmi les candidatures sérieuses, aux côtés de Lagos et de Luanda.
Un horizon qui dépasse la rente pétrolière
Au-delà de la dimension financière, la Banque africaine de l’énergie est pensée comme un catalyseur de compétences. L’Appo souhaite adosser à la banque un institut de formation destiné à créer un vivier d’ingénieurs et d’analystes africains capables de piloter des montages complexes, depuis l’étude de faisabilité jusqu’au closing financier. Cette approche s’inscrit dans la vision plus large de l’Union africaine pour une industrialisation soutenue par des ressources humaines qualifiées. Pour le Congo, qui a lancé en 2022 son Centre d’excellence pour la transition énergétique, la convergence des initiatives ouvre des perspectives de synergies académiques et industrielles.
Le pari d’une institution par et pour l’Afrique
Alors que les cours du baril évoluent dans une fourchette relativement confortable, les pays africains entendent profiter de cette respiration pour se doter d’un instrument durable. Les diplomates présents à Kintélé ont insisté sur l’importance de bâtir une gouvernance qui conjugue rigueur comptable et flexibilité stratégique, à l’image des grandes banques multilatérales. À Brazzaville, le pari est jugé réaliste : la volonté politique est au rendez-vous, le capital humain se renforce et l’appétit des marchés pour des actifs énergétiques encadrés par des États souverains reste palpable. « Nous avons longtemps attendu des solutions venues d’ailleurs ; il est temps de déployer nos propres solutions », a conclu, optimiste, un participant namibien à la sortie des débats.
