Brazzaville met la lumière sur l’héritage féminin
Sur les berges du fleuve Congo, le Palais des Congrès s’est transformé en salle de mémoire vivante durant la douzième édition du Festival panafricain de musique. Dans l’obscurité feutrée de la projection officielle, présidée par Denis Sassou Nguesso, les premières notes chaloupées de la rumba ont fait surgir les portraits de Lucie Eyenga, Mbilia Bel, Faya Tess, Barbara Kanam et Mariusca Moukengue. Toutes, pionnières ou ambassadrices contemporaines d’un genre musical désormais inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité, ont enfin obtenu une visibilité à la mesure de leur influence.
Une caméra qui réécrit la mémoire musicale
Yamina Benguigui n’en est pas à sa première immersion congolaise, mais cette seconde œuvre consacre un objectif précis : combler un angle mort historiographique. Le déclencheur, confie-t-elle, fut la cérémonie de l’Unesco où l’absence de référence aux interprètes féminines lui parut un silence assourdissant. L’artiste signe donc un long métrage de soixante-dix minutes où le récit chronologique se mêle à l’intime, déconstruisant l’idée reçue selon laquelle la rumba serait un territoire exclusivement masculin.
Témoignages croisés des deux rives du fleuve
Les voix des protagonistes s’entrelacent de part et d’autre du majestueux cours d’eau. « C’était important de sortir ces femmes de l’invisibilité », insiste la réalisatrice, tandis que Barbara Kanam souligne « un grand départ pour mesurer l’impact réel de la rumba ». Mariusca Moukengue, figure montante de Brazzaville, voit dans cette tribune filmique « une occasion de montrer le talent féminin et de servir de miroir social ». Ces interventions, loin d’être de simples apartés, structurent le fil narratif et confèrent au documentaire une valeur d’archive orale.
L’Unesco, levier diplomatique et culturel
Depuis la reconnaissance du genre par l’Unesco en 2023, les États riverains assument une responsabilité accrue : protéger, diffuser et monétiser un label identitaire qui s’exporte sur tous les continents. Fatoumata Barry Marega, représentante de l’institution onusienne à Brazzaville, salue « l’engagement concerté des responsables politiques, des experts et des artistes ». Cette synergie, selon elle, illustre la capacité des politiques culturelles nationales à rejoindre les normes internationales sans se défaire de leur singularité.
Des retombées économiques à portée de riffs
Au-delà de la célébration symbolique, la filière créative s’organise. La rumba constitue un chaînon stratégique qui relie production musicale, industries numériques, gestion des droits d’auteur et tourisme culturel. De jeunes startups brazzavilloises développent déjà des plateformes de diffusion en streaming géolocalisé, tandis que des maisons de disque envisagent des résidences d’enregistrement transfrontalières. Le film, en rappelant le rôle fondateur des musiciennes, pousse les opérateurs à revoir leurs programmes de soutien, afin d’intégrer durablement la parité dans la chaîne de valeur.
Une pédagogie patrimoniale pour la nouvelle génération
Les écoles de musique de Pointe-Noire à Kinshasa, partenaires de l’Unesco, ont déjà inscrit des modules consacrés aux divas de la rumba dans leurs cursus. L’objectif est double : transmettre des compétences techniques – maîtrise du sébène, chant polyphonique – et nourrir un récit de reconnaissance qui inspire les élèves, filles comme garçons. Les témoignages recueillis par la cinéaste deviennent ainsi des supports didactiques, favorisant une appropriation critique et créative d’un héritage commun.
Vers une cartographie inclusive du patrimoine immatériel
À l’issue de la projection, plusieurs universitaires congolais ont plaidé pour la création d’un centre de documentation numérique dédié aux apports féminins dans la rumba, un projet susceptible de rayonner sur l’ensemble de la sous-région. Une telle initiative faciliterait la mobilité des chercheurs, renforcerait la diplomatie culturelle et consoliderait la place de Brazzaville comme capitale musicale du continent. En rendant visible ce que l’histoire avait laissé en marge, le film de Yamina Benguigui ouvre un chantier mémoriel où patrimoine et innovation avancent désormais d’un même pas.
Le tempo de l’avenir
La dernière image du documentaire montre une jeune choriste posant un casque de studio sur ses boucles tressées, symbole d’une relève en marche. La rumba, inscrite dans la mémoire collective, devient ainsi laboratoire d’avenir. En reconnaissant la contribution des femmes, la République du Congo et la République démocratique du Congo posent un geste politique et esthétique à la fois : encourager une création inclusive, source de cohésion sociale et de croissance partagée. Sur ce tempo, la diplomatie culturelle trouve un allié précieux : le swing inaltérable des héroïnes de la rumba.

