Brazzaville vibre au rythme de la 11e Riac
À deux pas du fleuve Congo, les Ateliers Sahm ont vu affluer le 8 septembre un public dense pour l’ouverture de la 11ᵉ Rencontre internationale d’art contemporain, la Riac. Créée par l’infatigable Bill Kouélany, l’événement déploie trois semaines de créations et de réflexion.
Le thème 2023, « Patrimoine africain, témoin du passé ou richesse durable pour demain ? », place l’héritage au centre des débats, sans nostalgie. Pour les organisateurs, il s’agit de rappeler que mémoire et innovation avancent ensemble, offrant à la jeunesse congolaise des repères et des perspectives.
La mémoire au cœur des performances
La Camerounaise Ange Kayifa a ouvert le bal avec « Cercle de mémoires ». Dans un halo de lumière, elle trace au sel un périmètre sacré, y dépose encens et silences. Son corps, presque nu, rend hommage aux femmes oubliées, dont sa grand-mère, régisseuse de prison dans son pays.
« Je veux que ces présences redeviennent visibles », explique-t-elle, la voix vibrante. Le public, saisi, comprend que la performance n’est pas seulement esthétique ; elle interroge aussi nos récits officiels. À travers le geste, la Riac rappelle que la mémoire est un chantier collectif et sensible.
Des ateliers pour transmettre
Au lendemain de l’ouverture, les artistes et participants se retrouvent autour de grandes tables pour les ateliers. Critique d’art, peinture, vidéo, écriture créative ou danse : chaque discipline sert de prétexte à la discussion. La diversité des niveaux favorise l’entraide plutôt que la compétition, expliquent les encadrants.
Chris Moumbounou, coordonnateur des Ateliers Sahm, insiste sur l’esprit de famille. « Le matin, on met un nom sur un visage ; l’après-midi, on crée ensemble », dit-il. Cette méthode horizontale s’aligne sur la politique culturelle nationale qui valorise la formation par les pairs et l’ouverture internationale.
Une programmation foisonnante jusqu’à fin septembre
Chaque journée s’articule en deux temps : séances d’ateliers suivies, dès la tombée de la nuit, d’un rendez-vous scénique. Le 9 septembre, la projection du documentaire « Sankara n’est pas mort » de Lucie Viver a ouvert le dialogue sur les utopies panafricaines et la place des héros populaires.
Le vernissage collectif prévu à l’Institut français du Congo le 10 septembre, puis l’exposition solo de Jean Michel Dissake au Pefaco Hôtel, illustrent la circulation permanente entre institutions partenaires et lieux indépendants. Cette complémentarité renforce l’attractivité de Brazzaville, déjà considérée comme un laboratoire artistique en Afrique centrale.
Diversité artistique et liens panafricains
Près de cent artistes ont répondu présent, venant du Congo-Brazzaville, du Cameroun, du Gabon, de la RDC, mais aussi de Tunisie, de Suisse ou de France. Cette mosaïque confirme la vocation transfrontalière de la Riac, qui s’appuie sur des réseaux amicaux autant que sur des partenariats institutionnels.
Pour la troisième fois, Ange Kayifa profite de la plateforme pour élargir son champ de recherche. « Ici, je rencontre des plasticiens, des slameurs et même des ingénieurs du son. Cela nourrit ma pratique et remet en question mes certitudes », confie-t-elle. Sa démarche illustre l’esprit d’échange voulu.
Patrimoine vivant, richesse durable
Le débat inaugural a posé une question simple : que reste-t-il du patrimoine si personne ne le réactive ? Les intervenants ont insisté sur les musées, mais aussi sur la conservation numérique et la traduction des langues. À l’heure où l’économie créative devient stratégique, la valorisation du passé soutient l’emploi.
Les autorités culturelles congolaises suivent de près l’initiative, voyant dans la Riac un incubateur d’idées aligné sur les ambitions de diversification économique. Encourager les industries culturelles, c’est aussi renforcer l’image internationale du pays, grâce à des talents capables d’exporter des œuvres et de créer des collaborations vertueuses.
Brazzaville, plateforme culturelle stratégique
Située au carrefour des deux Congos et reliée par un réseau aérien croissant, la capitale sert de trait d’union entre Afrique centrale et diasporas. L’accueil de la Riac renforce cette position, tout en générant des retombées touristiques pour les hôtels, les taxis fluviaux et les restaurants riverains.
Plusieurs opérateurs privés, notamment dans les télécoms et l’énergie, se joignent cette année au financement des ateliers. Ils y voient une occasion de soutenir la jeunesse créative tout en associant leur image à une manifestation respectueuse des valeurs de partage et de durabilité, chères aux politiques publiques actuelles.
Vers une douzième édition encore plus ouverte
Alors que les projecteurs à LED s’éteignent chaque soir, les conversations continuent dans les rues sablées du quartier Bacongo. Les idées fusent : résidence d’artistes en milieu rural, bourse pour jeunes critiques, extension à Pointe-Noire. L’équipe de Bill Kouélany prend note, consciente de la dynamique enclenchée.
Avant même la clôture de cette 11ᵉ Riac, les organisateurs confirment la tenue d’une douzième édition, promettant davantage de partenariats africains et européens. Un pari qui s’appuie sur le succès actuel : la mémoire se fait partage, le patrimoine se fait avenir, et Brazzaville s’impose comme scène majeure.
Regards du public
Dans la cour, Clémence, étudiante en droit, souligne « découvrir des artistes que je suivrai désormais sur les réseaux ». Sa remarque rappelle combien la Riac élargit l’accès à l’art contemporain local.

