Retour d’une voix majeure à Brazzaville
La rumba congolaise s’apprête à accueillir l’un de ses plus illustres fils. Le rapatriement de la dépouille de Pierre Moutouari, figure qui a fait danser plusieurs générations, vient d’être ordonné par la cour d’appel de Paris après un marathon judiciaire inattendu.
L’artiste, décédé à Évry, rêvait de reposer « au pays », selon sa fille aînée reconnue, Michaëlle Moutouari, initiatrice de la procédure. Derrière ce vœu filial se cachait une bataille familiale où l’émotion a souvent cédé la place aux assignations et plaidoiries.
Un litige familial devenu affaire publique
La première manche s’est jouée devant le tribunal d’Évry, commune où Pierre Moutouari avait posé ses valises depuis plus de vingt ans. Michaëlle y a défendu la prééminence des coutumes congolaises qui confient au premier-né la responsabilité des rites funéraires.
Face à elle, trois de ses sœurs menées par Chimène Moutouari ont invoqué l’abandon paternel présumé pour contester son autorité. Au-delà du registre intime, les débats ont exploré la place de la diaspora dans la gestion des défunts et l’adaptation des traditions en terre étrangère.
La coutume et le droit français en miroir
Le juge d’Évry, après avoir entendu les deux parties, a donné raison à l’aînée. Il a retenu la volonté exprimée par l’artiste et rappelé qu’aucune disposition française ne s’oppose au transfert d’un corps vers le pays natal, dès lors que la famille s’accorde sur les modalités.
La partie adverse a fait appel, portant l’affaire à Paris. De nouvelles accusations, évoquant des mauvais traitements et un manque d’unité, ont surgi. Le tribunal a entendu plusieurs témoins avant de se pencher sur la concordance entre volontés du défunt et cohésion familiale.
Verdict définitif et responsabilités partagées
Le dix juin dernier, la cour d’appel a confirmé le premier jugement, autorisant le rapatriement sous trente jours. « Notre père voulait revoir le fleuve Congo, même sous la terre », a rappelé Michaëlle à la sortie de l’audience, la voix serrée mais visiblement soulagée.
Dans le même arrêt, les magistrats ont confié l’organisation pratique des funérailles à Chimène, mesure présentée comme un geste d’équilibre entre les sensibilités. Selon des proches, les deux sœurs auraient accepté cette répartition, mais leur cordialité resterait fragile, prisonnière d’un contentieux ancien.
Des blessures familiales au grand jour
La médiatisation de l’affaire a mis en lumière un secret tenu longtemps sous silence : l’existence d’un enfant né hors mariage, potentiellement l’aîné biologique. Pour l’entourage, cette révélation expliquerait la tension entre Michaëlle, gardienne des rites, et Chimène, partisane d’une reconnaissance élargie.
« Nous devons dépasser l’ego pour honorer le monument qu’était notre père », confiait un cousin, inquiet du retentissement sur la réputation de la famille Moutouari, l’une des plus respectées de la scène musicale congolaise. Les réseaux sociaux n’ont rien arrangé, amplifiant chaque rumeur.
Le regard du public sur un patrimoine musical
Au Congo-Brazzaville, l’annonce du rapatriement a suscité un élan collectif. Stations de radio, plateformes de streaming et groupes de sapeurs préparent déjà un hommage. Le ministère de la Culture étudie la possibilité d’un accueil officiel à l’aéroport Maya-Maya, preuve de la place majeure de l’artiste.
Des musicologues rappellent que Pierre Moutouari, ancien membre du Trio Cepakos, a contribué à démocratiser la rumba en lui injectant des brassages pop et soul. Ses titres comme « Naboyi Kokaba » ou « Maria Mboka » demeurent des classiques, repris dans les clubs de Pointe-Noire à Paris.
Après le rapatriement, quel futur pour l’héritage?
Le retour de la dépouille ouvre la voie à plusieurs chantiers mémoriels. Un collectif d’artistes envisage un album hommage, tandis que la famille discute avec la SACEM sur la gestion des droits. La Fondation Moutouari, en sommeil, pourrait être relancée pour soutenir les jeunes talents.
Symboliquement, l’inhumation à Brazzaville ramène la diaspora à ses racines. « Voir Moutouari rentrer, c’est un message d’unité », souligne le critique musical Blaise Kounkou, persuadé que l’affaire dépasse le rite funéraire pour interroger l’idée même d’appartenance.
Entre mémoire familiale et intérêt général
Le dossier Moutouari rappelle que les funérailles d’une figure nationale dépassent la sphère privée. La justice française a dû arbitrer entre règles civiles et poids des traditions africaines, tandis que l’opinion congolaise, en majorité, saluait la perspective de célébrer l’artiste sur sa terre d’origine.
Pour de nombreux juristes, la décision pourrait servir de précédent à d’autres familles africaines confrontées à pareil dilemme. « Le juge tient compte du testament moral, pas seulement des liens de sang », observe Me Aurore Dondo, avocate au barreau de Brazzaville, interrogée sur l’arrêt.
Un dernier voyage chargé d’émotion
Le cercueil devrait arriver à Brazzaville avant la fin du mois si toutes les formalités administratives se déroulent sans accroc. Une veillée est prévue au Palais des Congrès, suivie d’une messe à la cathédrale Sacré-Cœur, avant l’inhumation au cimetière du centre-ville.
À l’heure où la rumba figure désormais au patrimoine immatériel de l’UNESCO, le retour de Pierre Moutouari rappelle que la culture se partage même après la mort. Derrière le conflit familial, c’est un pan d’histoire musicale qui rentre chez lui.

