Rap congolais, un nouveau souffle
Bras dessus, micros tendus, le rap d’Afrique centrale vit un frisson particulier ces derniers mois. Portés par l’énergie de Poison Mobutu, Mac Tyer ou du Gabonais Benjamin Epps, de nouveaux hymnes réconcilient club, réflexion sociale et storytelling flamboyant sur les rives du fleuve Congo.
La récente émission Génération Consciente, enregistrée dans les studios de RFI, a consacré une large page à ces voix montantes et à leur entourage. Clips projetés, interviews rythmées et freestyle en direct ont dessiné les contours d’une scène connectée aux grandes plateformes internationales.
Vision 2010 fait école
Pour Bernard Bitanda, secrétaire général de l’ONG Samda Congo, cette effervescence n’a de sens que si elle s’accompagne d’un maillage éducatif. Il a profité de l’antenne pour annoncer Vision 2010, concours prévu du 7 novembre au 28 décembre à l’espace Sony Labou Tansi.
L’initiative, soutenue par plusieurs sponsors locaux, propose des ateliers d’écriture, des séances de beatmaking et une finale scénique ouverte au public. « Nous voulons transformer le quartier en campus créatif », résume le responsable associatif, persuadé que la culture peut accélérer l’inclusion des jeunes.
En plateau, Guy Antoine Pepawang, fondateur de l’association camerounaise Nkongsamba Peguanto, a dressé un parallèle. Son organisation, qui lutte contre la précarité, s’appuie sur le hip-hop pour financer des programmes d’alphabétisation mobile dans les zones rurales du Littoral.
Des collaborations transfrontalières
Cette convergence entre ONG et artistes illustre un glissement historique : le rap n’est plus seulement voix contestataire, il devient partenaire de projets sociaux validés par les collectivités. Sans renoncer au verbe piquant, les MC congolais investissent désormais les registres du service public responsable.
Au cœur des discussions, le titre CMQP de Poison Mobutu, en featuring avec Mac Tyer et Sinto Pap, symbolise cette hybridation. Produit entre Pantin et Brazzaville, le morceau mixe trap nerveuse, refrains créoles et référence aux slogans populaires qui animent les nuits de Poto-Poto.
Diffusé sur YouTube, le clip cumule déjà plusieurs centaines de milliers de vues, preuve que la diaspora guette chaque sortie. Les plans tournés dans le quartier Matonge de Bruxelles renvoient à la circulation post-coloniale des sons, reliant studios européens et ruelles brazzavilloises.
La même logique transfrontalière guide Le Sauveur, collaboration entre Benjamin Epps et la chanteuse belge-congolaise Lous and the Yakuza. Sur un sample de soul feutrée, le rappeur du quartier PK12 de Libreville déballe un récit d’ascension que la jeunesse brazzavilloise reprend déjà en cœur.
La bataille des playlists numériques
Signe des temps, chacun de ces singles s’accompagne d’un dispositif de playlisting calibré pour les plateformes. Les équipes marketing visent la section Fresh Africa de Spotify, la New Music Friday Africa d’Apple ainsi que les rotations nocturnes sur Trace Gospel, souvent plus efficaces que la radio.
Sur le terrain, les managers multiplient les actions de proximité. Avant chaque sortie, un QR code est imprimé sur des tee-shirts et scanné lors de concerts intimistes, transformant les premiers auditeurs en ambassadeurs. Cette stratégie low-cost s’adapte au pouvoir d’achat congolais, tout en restant virale.
Les rappeuses ne sont pas en reste. Maya Kamaty dégaine Kaskolé, fusion de maloya réunionnais et d’afro-pop, tandis que la Martiniquaise Misie Sadik convoque le zouk dans Tèlman dou avec Mathieu White. Ces propositions féminines élargissent le spectre, stimulant l’envie de collaboration Sud-Sud.
Entre engagement social et business
À Brazzaville, les DJ remarquent déjà l’impact du morceau Wahala de Says’z, produit à Abidjan. « Le mot parle à tout le monde ici, c’est notre quotidien », assure DJ Ludovic, résident du Mwana Hotel. Ce bouche-à-oreille permet un ancrage local sans budget promotionnel massif.
RFI Musique compile l’ensemble de ces sorties dans sa playlist officielle, véritable sismographe des tendances. Actualisée chaque vendredi, elle influence même les programmateurs de clubs de Pointe-Noire, soucieux de garder un pas d’avance sur les attentes d’un public de plus en plus curieux.
Au-delà du streaming, certains labels indépendants redécouvrent le vinyle. La structure Kinshasa-Brazzaville DBW Records annonce une édition limitée de CMQP pour décembre, pressée à Paris et sérigraphiée à Ouenzé. L’objet vise les collectionneurs de la diaspora qui fréquentent les salons du disque de Montreuil.
Perspectives pour 2024
Les observateurs s’accordent à dire que l’année 2024 pourrait consacrer un repositionnement du rap congolais sur la carte africaine. Avec des coopérations inter-ONG, des deals de distribution mixtes et une audience numérique en croissance à deux chiffres, les fondations semblent en place pour une nouvelle ère.
Toutefois, le défi demeure la formation technique. Vision 2010 prévoit d’inviter des ingénieurs son certifiés pour initier les finalistes au mixage immersif Dolby Atmos. « Il faut que nos artistes maîtrisent la grammaire mondiale sans perdre leur accent », insiste Bernard Bitanda, confiant dans cette ambition.
En écoutant Shine, duo de Kim et Guy2Bezbar, on comprend cette dialectique. Flow franc et lingala s’y croisent sur des nappes de synthé presque house. Le public brazzavillois s’approprie ce cocktail, preuve que la capitale reste un laboratoire où tradition et modernité dialoguent sans complexe.
Poison Mobutu résume la situation avec un sourire : « Nous avons arrêté d’attendre la lumière, nous devenons la lumière ». Cette déclaration, captée en coulisses, incarne l’esprit d’une génération consciente, moins revendicatrice qu’entrepreneuse, déterminée à inscrire sa musique dans la durée.

