Annonce du décès de Pierre Moutouari
Il était un peu plus de onze heures, ce mercredi 8 octobre 2025, lorsque la nouvelle est tombée : Pierre Moutouari s’est éteint à Paris, à 75 ans. En quelques minutes, les réseaux sociaux congolais ont bruissé d’hommages, soulignant la perte d’un ambassadeur culturel irremplaçable.
« Le Congo perd l’un de ses plus grands ambassadeurs culturels », confie Jean-Pierre Ngombé, producteur et proche du chanteur. Il se souvient d’un réveillon flamboyant, le 31 décembre 1991, à l’hôtel Méridien de Brazzaville, où Moutouari partageait la scène avec Pamelo Mounka et Dino Vangu.
Origines et ascension musicale
Né deuxième d’une fratrie devenue mythique, Pierre transforme dès l’adolescence le micro en projecteur. À 18 ans, un concours du ministère de la Culture lui ouvre les portes de Sinza Kotoko. Sa voix chaude, son art du sebene et son charisme redéfinissent l’identité sonore du groupe.
Entre 1968 et 1974, la formation aligne les succès, de Mahoungou à Maloukoula, jusqu’à décrocher l’or au Festival panafricain de Tunis en 1973. Moutouari impose un style où la mélodie épouse l’énergie, donnant à la rumba congolaise des couleurs qui la feront voyager.
L’épopée parisienne et les collaborations internationales
1975 marque un tournant. Il fonde Les Sossa, puis s’envole pour Paris. La capitale lui ouvre des studios cosmopolites : Jacob Desvarieux l’invite à fusionner sébène et zouk ; Master Mouana Congo affine ses arrangements. Le public découvre un crooner moderne.
De Tout bouge à Missengue, chaque refrain devient un mot de passe pour les pistes de danse, de Barbès aux quartiers de Moungali. Les radios africaines le programment en boucle. Les ventes dépassent les cent mille exemplaires, un exploit pour un artiste d’Afrique centrale.
En 1994, le trophée Ngoma Africa couronne enfin son parcours international. Derrière le rideau, Miriam Makeba lui glisse un « keep shining » qu’il racontera souvent avec émotion. La distinction conforte son statut d’icône et encourage une génération entière à croire en l’excellence locale.
Transmission et engagement humanitaire
Au milieu des années 80, Pierre rentre à Brazzaville puis Pointe-Noire. Il monte des ateliers improvisés, forme de jeunes chœurs, et encadre sa fille Michaëlle. « Il ne corrigeait pas, il révélait », témoigne une ancienne élève, aujourd’hui choriste pour des festivals panafricains.
Parallèlement, il multiplie ses voyages entre la Seine et l’Atlantique, animant des galas pour la scolarisation des orphelins de Pointe-Noire. « Son but restait de rendre », rappelle Ngombé. Deux disques d’or et des tournées pleines ne l’ont jamais distrait de cet engagement.
Signature vocale et influence culturelle
Vocalement, son timbre habité reste immédiatement reconnaissable, oscillant entre la suavité des ballades et l’urgence du sebene. Les instrumentistes évoquent un « chef d’orchestre discret » capable de changer un pont musical d’un simple regard. Cette direction feutrée a façonné la signature Moutouari.
En région parisienne, la diaspora congolaise garde encore le souvenir des concerts intimistes du cabaret L’Oiseau Bleu, où il reprenait Maloukoula dans une version acoustique. Les étudiants se pressaient pour l’écouter, convaincus de toucher, le temps d’une soirée, au berceau de leur identité.
Depuis l’annonce de sa disparition, les plateformes de streaming affichent une hausse nette des écoutes de Missengue. À Brazzaville, certains bars ont ressorti les vinyles, tandis que Radio Congo Inter prépare une nuit spéciale consacrée à « celui qui a mis le pays debout ».
Un catalogue riche, toujours vivant
Son catalogue, numérisé l’an dernier, compte quinze albums studio, deux live et une poignée de collaborations rares. Les spécialistes soulignent l’équilibre entre dansabilité et profondeur lyrique. « Il chantait l’amour comme une promesse, pas comme une plainte », analyse la journaliste culturelle Mireille Tissoudali.
Dans un secteur bouleversé par le numérique, le succès posthume de Pierre rappelle que la rumba, inscrite au patrimoine immatériel de l’humanité, conserve une place centrale dans le soft power congolais. Le ministère de la Culture annonce d’ailleurs un coffret hommage pour la rentrée.
Dernier hommage et héritage pour la jeunesse
À Paris, la famille prévoit une cérémonie restreinte suivie d’un rapatriement de la dépouille à Pointe-Noire. Les autorités culturelles du Congo-Brazzaville travailleront avec les proches pour un hommage national. Des concerts gratuits sont envisagés dans les deux principales villes du pays.
Pour bon nombre de mélomanes, la trajectoire de Pierre rappelle qu’un artiste peut conjuguer succès international et enracinement local. « Il faisait danser, mais il faisait surtout rêver », résume Tissoudali. Son départ laisse un vide, mais aussi une partition d’espoir pour la nouvelle scène.
Dans les coulisses des studios parisiens, des producteurs envisagent déjà de remixer ses classiques avec des beats afro-house. L’objectif : présenter l’œuvre de Moutouari aux moins de vingt ans sans trahir son esprit orchestral.
Pour l’heure, les amateurs ressortent leurs chemises wax et fredonnent Missengue dans les taxis. Le chœur populaire de Brazzaville prépare un hommage vocal sur la place des Arts, prouesse collective qui promet d’envelopper la capitale d’une nostalgie dansante.

