Une fraternité littéraire ravivée à Brazzaville
Sur la terrasse ombragée de l’Institut français du Congo, un murmure traverse les rangées de fauteuils : trente ans après la disparition de l’écrivain Sylvain Bemba, la fraternité littéraire qu’il appelait de ses vœux – la « phratrie » – reprend vie sous les projecteurs brazzavillois.
À la tribune, le romancier Alphonse Mafoua, représentant de l’Union nationale des écrivains et artistes congolais, invite les créateurs à « poursuivre la célébration de la phratrie congolaise », convaincu que l’écriture demeure un ciment social aussi puissant qu’un refrain fédérateur.
Devant une salle comble, il rappelle que cette « attitude d’esprit », faite de respect mutuel, d’amour et d’entraide, a permis à une génération d’auteurs de porter haut les couleurs du Congo-Brazzaville dans la francophonie, du temps où les voix africaines s’affirmaient encore timidement.
Un concept né avec Sylvain Bemba
Inventée dans les colonnes de la revue Liaison au début des années 1970, la phratrie de Bemba prônait déjà la solidarité contre l’isolement créateur, encourageant les écrivains à se lire mutuellement, à partager les royalties et à défendre collectivement leur place dans les catalogues parisiens.
Cette vision a électrisé une pléiade de signatures devenues mythiques : Sony Labou Tansi, Tati Loutard, Emmanuel Dongala, Henri Lopes, Tchicaya U Tam’ Si, mais aussi les aînés Jean Malonga ou Ferdinand Mouangassa, sans oublier la poétesse Létembet Ambilly, souvent citée comme éclaireuse.
Le diplomate culturel Hervé Peltier, directeur de l’Institut français, salue « des classiques de la langue française qui appartiennent désormais au patrimoine mondial ». Selon lui, la phratrie offre aujourd’hui une boussole précieuse aux écrivains confrontés à la désintermédiation numérique et à la concurrence des plateformes.
À Brazzaville, les organisateurs ont choisi de matérialiser ce retour aux sources par une exposition photographique retraçant un demi-siècle de création, une table ronde sur la revue Liaison, la projection du film « Diogène à Brazzaville » et une adaptation scénique de « La Valse interrompue ».
La littérature congolaise, un patrimoine partagé
Si la scène littéraire mondiale retient surtout la fougue de Sony Labou Tansi ou la verve d’Henri Lopes, Mafoua insiste sur l’esprit collégial qui a permis aux textes congolais de gagner la reconnaissance académique, des colloques d’Orléans jusqu’aux universités américaines.
Dans un pays où près de 60 % de la population a moins de trente-cinq ans, relancer la phratrie, c’est aussi créer des passerelles intergénérationnelles. Les jeunes auteurs voient encore le livre comme un objet de prestige social, tandis que les doyens y défendent avant tout la mémoire collective.
Les maisons d’édition locales, à l’image des Presses panafricaines ou de La Semaine africaine, entendent saisir l’occasion pour remettre en circulation des œuvres épuisées. « Nous voulons que les catalogues reflètent la continuité plutôt que la rupture », confie une éditrice qui prépare des versions audio en kitanda.
La diplomatie culturelle n’est pas en reste : des résidences croisées sont envisagées avec Abidjan, Lomé et Paris. L’objectif est double : renforcer la visibilité des auteurs congolais et multiplier les rencontres pédagogiques dans les lycées, là même où sont nées tant de vocations de plume.
En coulisses, plusieurs start-up du livre numérique testent des abonnements mobiles adaptés aux porte-monnaie étudiants. Elles comptent sur la notoriété des classiques de la phratrie pour démocratiser la lecture et, in fine, soutenir une filière éditoriale locale encore fragile mais pleine de promesses.
Dans les allées, on croise aussi des artistes d’autres disciplines, convaincus que la fraternité littéraire peut irriguer la musique, la danse ou le cinéma. Le compositeur Ray Lema confie travailler sur un opéra inspiré des écrits de Dongala, preuve que l’interdisciplinarité devient moteur.
Cap sur l’avenir : ouvrir la phratrie aux jeunes plumes
Mafoua annonce la création d’un Prix de la phratrie destiné aux manuscrits inédits. Doté d’une bourse de résidence à Ouesso et d’un partenariat de traduction, le trophée doit attirer les voix féminines et celles de la diaspora, souvent confrontées à des circuits de publication plus complexes.
Le ministère de la Culture, partenaire de l’événement, envisage d’intégrer la notion de phratrie au nouveau plan national du livre. Un conseiller évoque des incitations fiscales pour les entreprises qui sponsorisent des clubs de lecture, un moyen d’ancrer la fraternité littéraire dans la responsabilité sociétale.
La première édition s’achève sur une note d’optimisme : pendant le spectacle « Le Dernier des cargonautes », des lycéens en costume bleu-blanc entonnent un slam rendant hommage aux grands disparus, prouvant que la phratrie n’est pas un vestige mais une force créative en mouvement.
À l’heure où les industries culturelles africaines connaissent une croissance soutenue, la renaissance de la phratrie congolaise rappelle qu’aucun succès durable ne se construit sans alliances durables. Les écrivains repartent convaincus qu’en resserrant les rangs, ils peuvent conjuguer identité nationale et rayonnement international.
Pour Mafoua, « la phratrie ne se limite pas à applaudir les anciens ; elle mobilise les imaginaires pour répondre aux enjeux actuels, de la transition écologique aux défis de la paix ». Un message que le public, mêlant diplomates, étudiants et éditeurs, accueille par une longue salve.

