Brazzaville célèbre la Phratrie 2025
A l’Institut français du Congo, l’air vibrait de souvenirs et de promesses le 28 octobre 2025, première journée d’une commémoration dédiée à la “phratrie” congolaise, ce cercle d’auteurs qui façonne depuis des décennies l’imaginaire national.
Quatre jours durant, spectacles, lectures, expositions et rencontres ont attiré un public mêlant lycéens, écrivains confirmés et diplomates, rappelant que le livre demeure un pont solide entre générations.
Hommage aux piliers de la littérature congolaise
Le thème choisi, “Trente ans après la disparition de Sylvain Bemba, que devient la phratrie congolaise ?”, a servi de fil rouge à un programme célébrant aussi Jean Malonga, Tchicaya U’Tam’si, Henri Lopès ou Jean-Baptiste Tati-Loutard.
Un moment fort fut la représentation d’« Antoine m’a vendu son destin » de Sony Labou Tansi par le Mbongui Théâtre de Jean-Louis Ouakabaka, alliant éclats de danse, éclairages cinématographiques et un jeu d’acteurs salué par plusieurs critiques.
Sur les écrans, des archives montrant Sylvain Ntari Bemba lisant “La valse interrompue” rappelaient la modernité de sa plume, tandis que la troupe Maloba offrait une adaptation nerveuse, presque rock, galvanisant la salle comble.
La scène contemporaine dynamise l’héritage
Le slam, discipline très prisée par les urbains brazzavillois, a trouvé une place d’honneur : “Lettre à Sylvain Ntari Bemba” ou “Tu n’as pas besoin de paix, j’ai besoin de justice” ont souligné la pertinence sociale des classiques.
Au fil des conversations, la jeune scène, représentée par les auteurs Yabaa, Christ Kiam et la poétesse Danea Daty, a revendiqué une écriture connectée au numérique sans renier l’influence majeure d’Henri Lopès ou d’Emmanuel Dongala.
Invité d’honneur, Dongala lui-même confia : « Ces instants formidables m’ont permis d’échanger avec les jeunes. J’exhorte la jeunesse à la lecture, à la fraternité et à l’effort. » Une ovation chaleureuse a prolongé ses mots optimistes.
Jeunesse et lecture, un pari d’avenir
Entre deux spectacles, des élèves de Terminale déambulaient parmi les vitrines d’expositions, découvrant les manuscrits annotés de Sony Labou Tansi ou les premières éditions de Liaison, la revue qui a donné assise à la littérature congolaise en 1951.
« Voir les ratures de Sony me décomplexe », confie Grâce, 18 ans, carnet à la main. Comme elle, beaucoup repartent avec l’idée que l’excellence littéraire n’est pas un mythe lointain mais une aventure possible, ancrée dans le quotidien congolais.
Les organisateurs ont multiplié les ateliers de critique, conseillant des parcours de lecture mêlant Bemba et la nouvelle génération. L’objectif affiché reste de consolider un lectorat national régulier, condition d’une industrie du livre pérenne.
Un écosystème culturel en construction
Patrice Yengo, initiateur de la commémoration, s’est réjoui de la mobilisation : « Avec pour unique partenaire l’Institut français du Congo, les artistes ont prouvé que les 30 ans de la disparition de Bemba ne pouvaient passer inaperçus. »
Certains participants espéraient cependant un soutien plus large des institutions publiques et privées, estimant qu’une démarche concertée renforcerait la diffusion des œuvres dans les quartiers périphériques et les plateformes numériques.
En réponse, un représentant du ministère de la Culture a salué l’initiative et rappelé que le futur Fonds national de promotion du livre, en discussion, compte soutenir l’édition, la traduction et la circulation des auteurs vers la diaspora.
Pour l’économiste culturels Théo Mouana, la dynamique observée « montre qu’un écosystème peut naître d’une impulsion citoyenne, puis trouver un relais institutionnel sans perdre sa liberté artistique ». Ses propos faisaient écho à l’esprit même de la phratrie.
Un avenir ouvert pour la phratrie
En clôture, la question initiale – que devient la phratrie congolaise ? – a reçu une réponse collective : elle se réinvente, portée par des voix multiples, d’une scène slam vibrante aux chercheurs numérisant les archives pour les bibliothèques connectées.
La commémoration 2025 s’achève, mais l’écho des lectures met au défi la jeunesse : transformer l’hommage en créations nouvelles, afin que, dans trente ans, d’autres célèbrent à leur tour cette lignée fraternelle qui ne cesse d’écrire l’âme congolaise.
La diaspora connectée à la fête
Depuis Paris, Montréal ou Pointe-Noire, la communauté congolaise suivait les débats en direct grâce aux réseaux sociaux de l’IFC. Chaque soir, les échanges Twitter (#Phratrie2025) prolongeaient les scènes, offrant aux expatriés l’occasion de partager souvenirs d’enfance et recommandations de lecture.
Pour l’influenceuse Mulandzi Book, basée à Abidjan, ce rendez-vous « rafraîchit la mémoire collective et inspire nos clubs de lecture francophones ». Ses vidéos TikTok dédiées à Tchicaya U’Tam’si ont atteint 200 000 vues en trois jours, preuve d’un engouement transfrontalier.
Patrimoines littéraires et outils numériques
Un séminaire technique, discret mais stratégique, a réuni bibliothécaires et ingénieurs pour évoquer la numérisation des manuscrits de Sony Labou Tansi et d’Henri Lopès. Objectif : créer un portail bilingue accessible aux chercheurs comme aux lycéens.
Un prototype a été présenté, associant réalité augmentée et voix off d’acteurs pour parcourir virtuellement les carnets de Bemba. Les développeurs espèrent un lancement officiel lors du Salon du livre de Brazzaville prévu l’an prochain.
Ce virage technologique pourrait, selon la chercheuse Merveille Dimou, transformer les bibliothèques scolaires en « laboratoires vivants où les classiques dialoguent avec les codes QR », démocratisant l’accès au patrimoine à l’heure du smartphone.

