Ouenzé Lisanga, scène d’un football citoyen
Sous un soleil encore chargé de la moiteur de l’équateur, les tribunes improvisées du stade de fortune de la rue Mbounda ne désemplissent plus. Cinquième arrondissement de Brazzaville, Ouenzé offre depuis quinze ans un tournoi estival baptisé « Lisanga », terme lingala signifiant « union ». Sous le regard bienveillant du député Juste Désiré Mondelé, instigateur de l’événement, seize équipes de quartier ont mesuré leurs talents pendant trois semaines, rappelant que le cuir rond demeure dans la capitale congolaise un lien social d’une force rare. Les demi-finales ont délivré leur verdict : l’AS Elongwa Posso a dompté l’AS Mounganga 1-0 grâce à l’inspiration de son capitaine, tandis que le FC Maroc a triomphé de Frangama après une séance de tirs au but haletante (0-0, 4-3).
La formation, horizon stratégique pour la jeunesse
Dans ces joutes où le sable sert de pelouse, la dimension pédagogique prévaut. « Nos enfants méritent un cadre compétitif à la hauteur de leur passion », confie Alain Bitemo, responsable technique local, qui voit dans Lisanga « un sas vers les centres de formation agréés par la Fédération congolaise de football ». Loin de se limiter à une simple parenthèse ludique des vacances, le tournoi agit comme levier de repérage des talents précoces, d’autant que des recruteurs du CARA, du Diables-Noirs et d’académies partenaires scrutent attentivement les tribunes. La perspective d’un accompagnement institutionnel rassure les parents ; les autorités municipales ont, cette année, contribué à la dotation en équipements et à l’aménagement sommaire des aires de jeu, illustrant une synergie entre initiatives citoyennes et encadrement public.
Entre ferveur populaire et patrimoine urbain
La particularité d’Ouenzé Lisanga réside dans l’ambiance qui entoure chaque rencontre. Les percussions des fanfares de rue, les slogans en lingala et en téké, les vendeuses de beignets improvisant des comptines rappellent que le sport est aussi un vecteur patrimonial. Joséphine Makita, sociologue de l’Université Marien-Ngouabi, souligne que « ces tournois reforment une urbanité douce où la fierté d’appartenance se construit hors des canons consuméristes ». Le décor, fait de gradins en parpaings réutilisés et de filets cousus de raphia, devient un théâtre où se négocient les rapports intergénérationnels, consolidant ce que les chercheurs nomment la diplomatie du quotidien.
Paroles d’anciens internationaux, mémoire vivante
Présent au bord du terrain, l’ex-attaquant des Diables rouges Chaleur Mouyabi ne cache pas son émotion : « Je revois mon enfance sur ces sables. L’élan de ces gamins mérite d’être accompagné durablement. » Sa voix, respectée, pèse lorsqu’il plaide pour « le maillage d’événements similaires dans tout le pays afin de prévenir la déperdition de talents ». Ses propos rejoignent ceux de l’entraîneur national adjoint Barthélemy Samba, pour qui Lisanga « constitue une réserve stratégique pour les sélections U-17, alors que la CAN de la catégorie pointe à l’horizon ». La transmission de l’expérience devient ainsi un impératif, façonnant la relève dans un pays où le football demeure, après la musique, la discipline culturelle la plus fédératrice.
Une finale sous haute attente populaire
La confrontation annoncée entre Elongwa Posso et FC Maroc mobilise déjà pronostics et joutes verbales dans les ateliers de menuiserie comme dans les campus. Les atouts offensifs des deux formations augurent d’un duel tactique tout en vivacité, surveillé par la commission d’arbitrage zonale pour garantir la régularité du spectacle. Au-delà du trophée, l’enjeu réside dans la distribution de bourses d’études sportives promises aux trois premiers, initiative saluée par la Confédération africaine de football comme « un modèle d’intégration sociale locale ».
Perspectives, entre institutionnalisation et fidélité à l’esprit de rue
À mesure que l’événement prend de l’ampleur, la question de sa professionnalisation se pose. Les organisateurs envisagent d’inscrire le tournoi au calendrier officiel de la Ligue de Brazzaville, tout en veillant à préserver son atmosphère d’origine. Un équilibre subtil qu’explique la directrice artistique du comité, Grâce Nzaba : « Le charme d’Ouenzé Lisanga tient à son ancrage communautaire. Toute démarche de structuration devra conserver la proximité avec les riverains, gardiens authentiques de l’émotion collective. » Le défi est lancé ; mais si l’enthousiasme populaire observé cette année se prolonge, nul doute que la « rue dribble la routine » encore de longues saisons, au plus grand bénéfice du rayonnement culturel de Brazzaville.

