Racines familiales sundi-lari
Sur les réseaux, une rumeur persistante attribue à Bernard Bakana Kolélas des origines téké, brouillant le souvenir d’un leader majeur de la scène politique congolaise. Une enquête dans les archives familiales et orales éclaire pourtant un ancrage sundi-lari solidement documenté.
Né le 12 juin 1933 à Mboloki, près de Mbondzi, dans l’actuel département du Pool, Kolélas grandit sous l’influence de deux lignages puissants. Son père, Nkouka ma Koutou, chef de village et couturier renommé, appartient au clan Ntsembo issu de la tradition sundi.
La branche maternelle, portée par Loumpangou Lua Bizenga, rattache l’enfant au clan Ndamba. Les récits collectés à Kinkala décrivent une femme respectée, détentrice de chants sacrés transmis lors des cérémonies funéraires, reliant ainsi le jeune Bernard à un patrimoine intangible et puissant.
Ce double héritage se nourrit d’une mémoire orale minutieusement conservée par les anciens. Comme le rappelle l’ethnologue Auguste Ntondo, « le nom d’un individu est un tam-tam », et chez les sundi-lari, chaque patronyme résonne comme la trace d’un pacte fondateur partagé.
La traversée de l’Affaire Matsoua
La trajectoire familiale bascule en 1934, lorsqu’éclate l’Affaire Matsoua, mobilisation politico-religieuse contre la pression coloniale. Les autorités pourchassent les proches d’André Grenard Matsoua, et les oncles de Bernard, Ngoma-Bizenga et André Kibongui, sont arrêtés à Brazzaville.
Pour échapper aux rafles, la branche maternelle du jeune garçon rejoint Nsouélé, dans la périphérie brazzavilloise, territoire majoritairement téké. Cette migration contrainte explique la confusion actuelle : Kolélas grandit parmi les Tékés, adopte leur langue, mais reste culturellement sundi-lari.
Nsouélé, carrefour de commerce du caoutchouc et des raphias, offre alors un melting-pot singulier. Les archives paroissiales évoquent des messes célébrées en kitéké et en lari, signe d’un syncrétisme précoce qui marquera la personnalité politique future de Bernard.
Dans ce contexte, l’enfant reçoit le surnom Bakana, « celui qui rassemble », que l’on entend encore dans les veillées du Pool. Selon l’historien Gervais Okouala, l’étymologie renvoie à la capacité de réunir des clans distincts autour d’un même récit national.
Résidence surveillée à Étoumbi
L’ascension de Kolélas l’expose bientôt aux revers politiques. Accusé d’activités subversives au début des années 1970, il est condamné à Ouesso puis transféré en résidence surveillée à Étoumbi, au cœur de la Cuvette-Ouest, de novembre 1973 à août 1975.
La présence prolongée dans cette bourgade septentrionale nourrit, là encore, plusieurs légendes. Certains commentateurs assimilent sa relégation à une adoption symbolique par les peuples mboshi, tandis que d’autres y voient une stratégie d’effacement. Les sources administratives démentent ces interprétations hâtives.
Des rapports préfectoraux consultés au Centre national des archives révèlent un internement strict, sans contact durable avec les notables locaux. Kolélas passe ses journées à tisser des pagnes et à relire des imprimés religieux, activité qui lui vaut le respect discret de gardiens admiratifs.
Lorsqu’il est autorisé à regagner Brazzaville, son aura est paradoxalement renforcée. Les militants saluent un exilé revenu intact, incarnant l’idée d’un dialogue possible entre le pouvoir central et les périphéries, thème qui rejoindra plus tard les efforts de réconciliation nationale.
Un héritage culturel à la croisée des peuples
Le parcours familial et politique de Kolélas illustre la porosité des identités congolaises. De Mboloki à Étoumbi, en passant par Nsouélé, il traverse des zones marquées par des appartenances multiples sans jamais renier ses racines sundi-lari, affirmées dans ses discours publics.
Son fils, le regretté Guy-Brice Parfait Kolélas, rappelait encore en 2016, lors d’une conférence à l’Institut français, que « la force d’un pays réside dans la reconnaissance de chaque village ». Cette maxime, héritée du père, continue d’alimenter les ateliers citoyens.
Dans le Pool comme dans la Cuvette, des chorales chantent aujourd’hui un répertoire bilingue où s’entremêlent kitéké, lari et lingala. Cet éclectisme rappelle le parcours de Bakana, figure de passeur qui, malgré les turbulences, a choisi l’ouverture plutôt que le repli communautaire.
À l’heure où les réseaux sociaux banalisent les amalgames identitaires, le cas de Bernard Bakana Kolélas offre une leçon de nuance. Connaître l’exactitude de ses origines, c’est réhabiliter l’histoire collective et nourrir la cohésion que prône aujourd’hui le pays tout entier.
Les chercheurs de l’Université Marien-Ngouabi planchent actuellement sur un projet de cartographie généalogique numérique qui intégrera les lignages sundi-lari, téké et mboshi. L’objectif est de contrer les fake news par des données ouvertes, accessibles aux jeunes apprentis historiens congolais.
En définitive, restituer la complexité des trajectoires individuelles participe du vaste chantier de l’« histoire partagée » que le gouvernement encourage à travers le nouveau Musée national. Les visiteurs y découvrent déjà, dans la salle des résistances, un espace dédié aux Kolélas.
Des photographies inédites, prises en 1958 par le reporter belge Henri Delpierre, montrent Bernard jouant du tambour ngoma lors d’une fête du Manianga. Ces clichés, récemment restaurés, soulignent la dimension artistique d’un homme souvent réduit à sa seule carrière politicienne.

