Moufilou, laboratoire d’inclusion
Au lever du jour, le 5 septembre, la terre rouge de Moufilou, village du district de Mayéyé, a vu affluer véhicules officiels et habitants curieux, massés sous les safoutiers pour attendre la délégation des Affaires sociales.
À la tribune improvisée, la ministre Irène Marie-Cécile Mboukou-Kimbatsa lance : « Nous voulons que personne ne reste au bord du chemin. » Son message résonne auprès des villageois, dont 90 % se reconnaissent comme autochtones.
Cette journée marque le démarrage d’un pilote de douze à quatorze mois destiné à tester des dispositifs de scolarisation, de couverture santé, de formation professionnelle et de micro-entreprise avant leur duplication dans tout le Congo.
Telema, moteur d’insertion sociale
Le financement provient d’une enveloppe additionnelle du projet Telema, dispositif gouvernemental conçu pour renforcer l’efficacité de l’action sociale, moderniser le système d’information et orienter les personnes vulnérables vers l’emploi, indiquent les notes distribuées.
« Telema agit comme un liant entre services publics et initiatives locales », souligne un cadre du ministère, évoquant la collecte de données en temps réel pour cibler les ménages autochtones et adapter l’aide sans pesanteur administrative.
Concrètement, kits scolaires, carnets de santé et bourses d’apprentissage artisanal seront remis à cent cinquante familles pilotes ; un premier test évalué tous les trois mois par une équipe conjointe ministères-ONG.
Le regard des partenaires internationaux
Au premier rang, le Programme alimentaire mondial, partenaire historique du Congo, salue « une approche holistique qui articule nutrition et revenus », rappelle son représentant local, soulignant la persistance de la sous-alimentation dans certaines zones forestières.
Des experts venus du Canada étudient déjà l’introduction de modules d’e-learning en langues locales. « Le numérique peut réduire l’isolement des communautés et valoriser leurs savoirs », avance l’anthropologue Geneviève Lavoie.
Ces appuis prolongent la dynamique engagée en mai, quand Brazzaville accueillait le premier Congrès mondial des peuples autochtones des bassins forestiers, conclu par la Déclaration de Brazzaville, désormais référence internationale.
Écouter les voix autochtones
Sous le manguier communal, Thomas Ibata, vingt-sept ans, confie : « L’école est loin et l’acte de naissance coûte cher. Si le projet change ça, nos enfants auront une autre vie. » Son mélange d’espoir et de prudence est partagé.
À quelques mètres, la tisserande Maman Bissila ajoute : « J’ai appris seule. Si on nous forme et qu’on nous aide à vendre, je pourrai embaucher deux jeunes. » Ses mots illustrent l’enjeu économique du programme.
Dans ces échanges, la stigmatisation revient souvent. Plusieurs autochtones disent être appelés « bana » sur les marchés voisins. Des ateliers de sensibilisation sont prévus pour déconstruire ces préjugés et valoriser les traditions dans les écoles.
Un cadre juridique avant-gardiste
Le Congo fut, en 2011, le premier pays africain à voter une loi spécifique protégeant les droits des populations autochtones, garantissant accès à l’éducation, à la santé, à l’emploi et à l’état civil, rappelle le juriste Cédric Mambou.
Selon lui, « le défi n’est plus l’existence du texte, mais son application au quotidien ». Le pilote de Moufilou permettra de tester les mécanismes de plainte simplifiée ou de médiation villageoise prévus par la loi.
Les organisations de la société civile, notamment Obaka et Azur Développement, siègent au comité de suivi. « Un programme est durable quand il associe ceux qui vivent la réalité du terrain », résume leur communiqué commun.
Côté gouvernemental, on souligne que la démarche s’inscrit dans le Plan national de développement, axé sur la promotion du capital humain et la réduction des inégalités territoriales, deux priorités réaffirmées dans les discours officiels.
Une dynamique nationale en construction
Si les indicateurs s’avèrent positifs, l’approche sera étendue à d’autres districts de la Lekoumou puis aux départements de la Sangha et de la Likouala, où les autochtones représentent parfois un tiers de la population.
Les bailleurs souhaitent déjà mesurer l’impact budgétaire. « Nous suivrons de près le rapport coût-bénéfice ; un modèle reproductible doit rester soutenable », confie un conseiller financier de la délégation canadienne.
Dans le village, les attentes sont palpables mais la patience demeure. « Tout ne changera pas en un jour, l’essentiel est que les promesses soient tenues », résume la sage-femme Pauline Ngani, habituée aux accouchements sous lampe torche.
À Moufilou, c’est désormais le calendrier qui dictera le rythme : diagnostics, distributions, évaluations trimestrielles. Si la mécanique fonctionne, la petite localité de la Lekoumou pourrait devenir le symbole d’une inclusion autochtone à grande échelle au Congo.

