Mossendjo face à l’obscurité prolongée
À Mossendjo, cité forestière du département du Niari, la lumière publique s’est éteinte depuis des années, mais les téléphones restent indispensables. Dans les rues ombragées par les palmiers, chaque message échangé devient un fil qui relie commerces, familles et marchés ruraux disséminés dans la brousse alentour.
Cette dépendance numérique met en relief la vulnérabilité d’un réseau électrique historiquement alimenté par la Société nationale d’électricité. Faute de courant régulier, groupes électrogènes privés, lampes solaires et batteries d’occasion rythment désormais la cadence du quotidien, parfois au prix d’un désagréable vrombissement mécanique.
Des bornes MTN pour recharger, 24h/24
Depuis le mois de mars, deux colonnes jaunes estampillées MTN se dressent au rond-point Chamoukoualé. Branchées en continu sur un générateur entretenu par l’opérateur, elles délivrent quarante-cinq prises protégées par des trappes verrouillables, accessibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, gratuitement pour les abonnés comme pour les curieux.
Assis sur un sac de manioc ou simplement debout, les riverains patientent le temps d’une charge. « Je n’ai plus besoin de parcourir la ville à la recherche d’une prise payante », sourit Albert, 42 ans, qui économise ainsi les 200 francs CFA habituellement requis dans les boutiques.
La borne devient place publique
Autour des bornes, le brouhaha ressemble à celui d’une petite place de marché. On discute des résultats du championnat, des cours du cacao, ou encore des derniers singles sortis à Pointe-Noire. Le smartphone branché devient prétexte à conversation, bâtissant chaque jour une micro-communauté spontanée.
La notion de sécurité, essentielle, revient dans chaque témoignage. Les casiers métalliques évitent que l’appareil ne disparaisse dans une poche distraite. « Ici, personne ne vole », insiste Grâce, étudiante, rappelant la réputation paisible de Mossendjo où le phénomène des bébés noirs reste largement inconnu.
Gratuité, sécurité, visibilité de marque
Pour l’opérateur, l’installation répond à une logique de service mais aussi de visibilité de marque. Les bornes, peintes aux couleurs vives de MTN, trônent comme un rappel permanent des offres voix et data, dans une région où la concurrence télécom cherche encore ses repères économiques.
Les autorités locales voient d’un bon œil cette initiative privée qui soulage la population. Un cadre de la mairie évoque cependant la nécessité d’accompagner ces dispositifs d’un abri doté de bancs, afin d’améliorer le confort des usagers et de protéger le matériel durant les pluies tropicales.
Relais des autorités et futur réseau
Côté gouvernemental, un programme national d’électrification progressif est déjà à l’étude pour le Niari, selon le ministère de l’Énergie. Objectif affiché : moderniser les réseaux existants, valoriser le potentiel hydraulique local et renforcer les partenariats public-privé, gages d’une fourniture stable dans les prochaines années.
En attendant, Mossendjo s’organise. Quelques commerçants songent à importer des panneaux solaires pour proposer une recharge ultra-rapide payante. D’autres imaginent des ateliers de réparation destinés aux batteries usées. L’économie circulaire gagne du terrain, portée par la créativité d’une jeunesse décidée à transformer la contrainte en opportunité.
Culture numérique sous contrainte
La coupure électrique prolongée a aussi modifié les habitudes culturelles. Les soirées cinéma ont quitté les salons pour se dérouler autour d’un unique téléphone posé sur une table, le volume au maximum. Les chansons s’échangent en Bluetooth plutôt qu’en streaming, redonnant vie à la logique du partage direct.
Dans ce contexte, la borne s’apparente à un objet culturel à part entière, en rupture avec la high-tech futuriste. Son esthétique industrielle, sa robustesse et sa fonction utilitaire évoquent les radios communautaires des années quatre-vingt qui diffusaient musique et informations depuis les marchés villageois.
Vers un modèle national
À Brazzaville, plusieurs start-up observent l’expérience de Mossendjo afin de l’intégrer à leurs prototypes d’abribus connectés. L’idée : coupler panneaux solaires, Wi-Fi local et prises USB pour désengorger les cafés cyber. Une manière de démontrer que l’innovation peut naître loin des grands centres urbains.
MTN, de son côté, envisage l’extension du dispositif à Dolisie, puis à Owando, en adaptant la puissance des générateurs aux besoins locaux. La société confirme travailler avec des fournisseurs nationaux pour introduire des batteries lithium plus silencieuses et respectueuses de l’environnement, en phase avec ses engagements RSE.
Pour les habitants, l’arrivée prochaine de l’électricité publique ne rendra pas obsolètes ces bornes. Beaucoup y voient un filet de secours en cas de panne et un espace de sociabilité irremplaçable. « Même avec le courant, je viendrai discuter ici », assure Diane, vendeuse de fruits.
L’expérience de Mossendjo rappelle que la transition énergétique est autant une affaire de technologies que d’usages. Une infrastructure ne vaut que par l’appropriation qu’en fait la population. En cela, les colonnes jaunes auront déjà rempli leur mission : mettre l’énergie au service du lien social.
Il reste maintenant à transformer l’élan en projet durable. Les élus évoquent la création d’un comité mixte, associant citoyens, opérateurs et services techniques, pour planifier l’électrification complète de la ville. Si la route est longue, la dynamique enclenchée au pied de ces bornes laisse entrevoir un futur lumineux.

