Le poids des mots sur les migrations
Mentionner le mot « migrant » ne relève jamais de la simple description. Chaque syllabe réveille des images, des frontières et des peurs collectives. L’enjeu est d’autant plus sensible que la mobilité humaine dessine aujourd’hui les cartes économiques, culturelles et même artistiques du continent.
À l’heure de la Journée internationale des migrants, chercheurs et acteurs culturels interrogent la charge émotive des vocables employés. Leur constat, partagé de Paris à Brazzaville, est limpide : les mots que nous choisissons disposent d’une puissance performative capable d’orienter débats, politiques et imaginaires.
Constance Rivière et la mémoire partagée
Constance Rivière, à la tête du Palais de la Porte Dorée, rappelle que le Musée national de l’histoire de l’immigration fut inauguré pour raconter « comment l’immigration est structurante dans l’histoire de France ». Une ambition d’autant plus actuelle que les discours se crispent des deux côtés de la Méditerranée.
Selon l’historien Gérard Noiriel, le terme « immigré » s’est imposé au XIXᵉ siècle. Rivière constate qu’il est devenu un « mot-valise de toutes nos peurs ». Pour la directrice, redonner au mot sa dignité revient à rappeler la contribution décisive de l’ailleurs dans chaque récit national.
À Paris, son équipe vient de publier Les 100 mots des migrations, un cahier qui croise archives, témoignages et analyses scientifiques. L’ouvrage propose un glossaire accessible, ouvrant la voie à une conversation apaisée que les médias congolais peuvent, eux aussi, relayer dans l’espace public.
Le regard du sociologue Hicham Jamid
Pour le sociologue Hicham Jamid, rattaché à l’université de Neuchâtel, les mots « ne sont pas neutres ». Ils charrient l’imaginaire forgé par médias, responsables politiques et même universitaires. Sa recherche sur les mobilités étudiantes au Sénégal et au Maroc démontre l’impact concret de ces représentations.
« Un Afghan sera un immigré, un Américain un expatrié », illustre-t-il. Derrière l’étiquette se dessine une hiérarchie implicite entre Sud global et pays industrialisés. Le vocabulaire enferme certains parcours dans le registre du besoin, tandis qu’il inscrit d’autres dans la narration de l’opportunité.
La distinction s’étend aux campus : l’étudiant américain devient « international », son homologue sénégalais reste « étranger ». Pour Jamid, travailler ces nuances, c’est ouvrir la porte à une politique plus équitable de circulation des talents et à un imaginaire partagé entre capitales africaines et européennes.
Expatriés, étudiants : un vocabulaire à repenser
Le Congo-Brazzaville, carrefour d’ingénieurs pétroliers, d’enseignants chercheurs et d’artistes itinérants, n’échappe pas à ces glissements sémantiques. Dans les cafés de Pointe-Noire, on parle volontiers d’« expats » pour les cadres occidentaux, tandis que les voisins camerounais ou béninois sont rangés dans la catégorie « immigrés ».
À Brazzaville, de jeunes développeurs revendiquent désormais l’appellation « talents internationaux » lors des hackathons. Le mot change, l’ambition aussi. Derrière la formule, ils expriment l’égalité de statut avec leurs homologues français ou indiens, signe d’une volonté d’abolir la logique binaire Nord-Sud.
Brazzaville en scène : Mantsina honore les vétérans
Sur les rives du fleuve Congo, la metteuse en scène Sylvie Dyclopomos prépare la 22ᵉ édition du Festival Mantsina sur Scène, prévue du 16 au 20 décembre. Le thème 2023, « Hommage aux vétérans des planches », célèbre la mémoire d’artistes ayant façonné la dramaturgie congolaise.
Au programme : spectacles, lectures, ateliers et une exposition consacrée à Sonny Labou Tansi, figure tutélaire du théâtre d’Afrique centrale. « Notre festival est un pont », affirme Dyclopomos, « il relie les générations et les territoires, car la scène parle le langage universel du déplacement ».
Plusieurs troupes invitées viennent de la diaspora, du Canada à la Belgique. Leurs pièces interrogent l’exil, l’accueil et les identités plurielles. En offrant un espace de création partagé, Brazzaville démontre qu’elle peut devenir une capitale du dialogue culturel dans la sous-région CEMAC.
L’art pour réconcilier les récits migratoires
Dans la salle obscure, un monologue évoque le périple d’un docker de Matadi vers Pointe-Noire. À la sortie, un public métissé échange ses propres histoires familiales. Le théâtre offre ici un terrain sûr où des trajectoires individuelles deviennent patrimoine commun, loin des statistiques anxiogènes.
Ce travail de réconciliation narrative rejoint celui des musées et des chercheurs. Rivière parle d’« histoire commune », Jamid d’« imaginaire partagé ». Les artistes, eux, placent l’émotion au centre pour requalifier le mot migrant en symbole d’audace, de créativité et de contribution sociétale.
Vers un lexique plus juste
Adopter une terminologie réfléchie n’est pas un exercice cosmétique. Les mots influencent les cadres juridiques et la cohésion sociale. Un vocabulaire apaisé facilite l’intégration des chercheurs sénégalais à l’université Marien-Ngouabi comme l’accueil des ingénieurs roumains dans la zone de Maloukou.
Des initiatives locales émergent. À Pointe-Noire, un web-média collabore avec le Musée de l’immigration parisien pour produire un podcast bilingue : chaque épisode décortique un terme, de « réfugié » à « diaspora ». L’objectif est de fournir aux rédactions congolaises un kit lexical libre d’accès.
En définitive, politologues, curateurs et troupes de théâtre convergent sur un même constat : la sémantique peut devenir un levier de progrès et non de suspicion. Brazzaville, en accueillant ce débat, s’affirme comme un laboratoire où le verbe et la scène réinventent la citoyenneté cosmopolite.

