Visite téké historique à Mbé
Sous la voûte nuageuse de la vallée de la Lefini, onze dignitaires tékés venus de la République démocratique du Congo ont foulé le sol ocre de Mbé, capitale symbolique du royaume. Leur voyage éclair, les 23 et 24 septembre, portait une double charge historique et politique.
Conduite par le chef de groupement Michaël Libo Mukoko, la délégation souhaitait d’abord présenter ses civilités au dix-huitième Makoko, Sa Majesté Michel Ganari, intronisé en 2018. De l’aveu des visiteurs, cette courtoisie s’était fait attendre, la pandémie ayant ajourné plusieurs tentatives.
Un royaume transfrontalier et vivace
Le royaume téké, fondé bien avant la colonisation, déborde les frontières contemporaines et rassemble des communautés du Congo-Brazzaville, de la RDC, du Gabon et du Cameroun. À Mbé, le sentiment d’appartenance transcende les passeports et s’inscrit dans la mémoire orale transmise de chef en chef.
Protocoles royaux et doléances
Dès leur arrivée, les hôtes ont remis des symboles de respect – étoffes multicolores, paniers de kola et statuettes – avant d’exposer leurs doléances. Le protocole royal, millimétré, mêle chants d’accueil et salut martial du bâton d’autorité, rappelant que le pouvoir reste indissolublement spirituel et social.
À la stèle du Traité Brazza-Makoko
La délégation a gagné la stèle commémorant le traité Brazza-Makoko du 10 septembre 1880, acte fondateur de Brazzaville. Sous le manguier séculaire, les dignitaires des deux rives ont libéré des libations et murmuré des invocations, perpétuant un rituel que le colonialisme n’a jamais réussi à effacer.
« Nous voulions ressentir la même terre foulée par notre premier roi », confie le porte-parole Martin Lita Fambomo, venu du village Mbenzali. Son émotion a enflé lorsque le groupe folklorique royal a entonné un refrain également chanté au Kasaï, attestant d’une fraternité restée intacte.
Leçons du Makoko Michel Ganari
Au palais, Sa Majesté Michel Ganari a rappelé les vertus cardinales d’un chef authentique : intégrité, sens de la terre et refus de la mendicité. « Le chef ne vend pas l’héritage », a-t-il martelé, soulignant que les contre-exemples s’étaient, selon lui, toujours terminés dans l’indignité.
Le Makoko a surtout insisté sur l’unité. « Soyez un et indivisible », a-t-il lancé, conscient qu’entre fleuve Congo, forêts et plaines, les Tékés demeurent éparpillés. Le chef a rappelé que Mbé restait disponible pour arbitrer les différends coutumiers et offrir un cadre neutre à la médiation.
Hommages et reconnaissance officielle
La fin d’audience a été marquée par la remise au roi de l’« Attestation d’honneur » liée au colloque Sur la route de l’Histoire, organisé pour le 145ᵉ anniversaire du traité. Le document, porté par la communicante Bélinda Ayessa, salue la contribution du souverain à la sauvegarde de la mémoire collective.
Dans le message vidéo diffusé lors du colloque, Sa Majesté avait également félicité le président Denis Sassou Nguesso pour « la paix qu’il ne cesse de prôner ». À Mbé, il a réitéré ces remerciements, estimant que la stabilité demeure la première condition du développement, y compris pour les chefferies rurales.
La paix, fil conducteur
Cette caution morale a été accueillie avec satisfaction par la délégation congolaise qui voit dans la concorde nationale un rempart contre les conflits fonciers et les dérives mercantiles. « Sans paix, nos forêts deviendraient des marchés illégaux », juge un responsable présent, évoquant la pression croissante sur les terres villageoises.
Mbé, futur pôle patrimonial
Mbé n’est pourtant pas qu’un sanctuaire mémoriel ; le site se prépare à accueillir un centre d’interprétation historique voulu par la Fondation Pierre-Savorgnan-de-Brazza. Les premières esquisses prévoient des espaces immersifs retraçant l’épopée téké et les négociations menées avec l’explorateur franco-italien.
Pour les dignitaires de la RDC, ce projet ouvre des perspectives touristiques et pédagogiques. Ils plaident déjà pour des parcours croisés reliant Mbé au plateau de Bateke et aux chutes de la Lukaya, de manière à « rendre visible le continuum historique que la géographie politique a fragmenté ».
La saison sèche 2024 devrait accueillir un forum des chefs tékés des deux Congo. Le palais royal planche sur une déclaration conjointe contre le trafic de reliques et la déforestation. Les dignitaires veulent attirer des partenaires institutionnels, dont l’Unesco, pour sécuriser le patrimoine matériel et immatériel.
Racines et perspectives partagées
Sur le chemin du retour vers Brazzaville, la délégation a fait escale à Lifoula, chez un guérisseur réputé, poursuivant la tradition des consultations spirituelles après une audience royale. Ce détour, disent-ils, scelle l’alliance entre l’autorité temporelle du chef et la sagesse des savoirs ancestraux.
Dans les conversations improvisées au bord de la route nationale 1, jeunes passants et notables ont souligné l’importance du voyage. Beaucoup y voient un signe encourageant pour le dialogue inter-communautaire, puisque les mêmes bus sillonnent demain le couloir économique jusqu’à Kinshasa pour transporter marchandises, idées et musiques urbaines.
Pour l’heure, le royaume téké savoure la réussite de cette parenthèse diplomatique. Dans l’écho sourd des tam-tams, s’est inscrite une conviction : tant que Mbé demeurera le creuset d’une identité partagée, la paix louée par le Makoko et par le président Denis Sassou Nguesso pourra porter ses fruits.

