Au cœur d’une distinction historique
Un soleil d’août baignait Brazzaville lorsque la poétesse Mariusca Moukengue s’est avancée sur l’esplanade du palais. Le chef de l’État, Denis Sassou Nguesso, lui a remis la médaille de chevalière de l’ordre national du Mérite, reconnaissant ainsi la puissance de sa plume.
À 31 ans, l’artiste porte désormais un double étendard : celui d’une génération friande de slam et celui d’une nation qui veut faire rayonner sa culture. Entre honneur national et vers sans frontières, elle poursuit une route faite d’écho et d’espoir.
Un ruban bleu-blanc-rouge pour une voix qui chavire
La cérémonie du 15 août, célébrant le 65e anniversaire de l’indépendance, a offert au slam une tribune inédite. Quand la fanfare s’est tue, le nom de Mariusca a fusé comme un riff de guitare : bref, incisif, galvanisant pour la foule réunie.
Symboliquement, le ruban coloré posé sur son épaule relie l’héritage républicain à la créativité contemporaine. « Je me sens investie d’une responsabilité collective », confie-t-elle, soulignant que chaque trophée engage l’artiste à redoubler de travail et de sincérité (Les Dépêches de Brazzaville).
Le slam congolais, miroir d’une jeunesse plurielle
Né dans les rues de Chicago, le spoken word a trouvé en République du Congo une résonance propre : celle d’une jeunesse qui jongle avec le lingala, le français et les idiomes locaux. Les scènes ouvertes de Brazzaville bruissent désormais d’images, de métaphores et de revendications.
Dans ce paysage, la voix de Mariusca apparaît comme un diapason. Elle évoque les embouteillages de l’avenue des Trois-Martyrs, les vendeurs d’eau glacée et les rêves d’entrepreneuriat vert. Son phrasé, parfois chuchoté, parfois scandé, laisse le public suspendu à chaque silence.
Pour elle, le micro est « un porte-voix de la paix ». Ses textes exhortent au dépassement des clivages, rappelant la nécessité de travailler « main dans la main » pour bâtir une économie créative solide. Ce message, validé par la distinction, gagne désormais en audience.
Slamouv, une passerelle culturelle vers l’international
Lancé en 2018, le Festival international Slamouv s’impose comme un hub panafricain du mot dit. L’édition 2024, déjà en préparation, réunira poètes, DJ et graphistes venus de Dakar, Kigali et Paris. Mariusca en assure la direction artistique, orchestrant rencontres, ateliers et résidences.
À chaque édition, les rues adjacentes au musée Poto-Poto se transforment en scènes improvisées où les touristes croisent les écoliers. Les retombées touristiques et commerciales commencent à se mesurer : occupation hôtelière accrue, ventes de disques locaux, commandes de sérigraphie.
Au-delà des chiffres, Slamouv cultive un esprit d’échange. Des Master Class en ligne relient Kinshasa à Pointe-Noire, faisant tomber les barrières géographiques. « Nous bâtissons un front culturel commun », explique l’artiste, qui voit dans la collaboration un vaccin contre l’isolement.
Autoproduction et résilience, mode d’emploi
La médaille ne fait pas disparaître les réalités économiques. Autoproduire un EP de slam demande studios, mixage et communication digitale. Jusqu’ici, Mariusca finance ses projets grâce aux cachets de scène et aux partenariats ponctuels avec des institutions culturelles et quelques marques locales.
Cette économie frugale forge un sens aigu des priorités. Elle loue un petit local à Moungali, transformé le soir en laboratoire de création. Là, un micro USB, un clavier maître et beaucoup de café suffisent à faire naître la matière brute de ses prochains EP.
Le soutien des pairs est crucial. Des beatmakers comme Papy Anza partagent des boucles gratuitement, par solidarité. La chanteuse rappelle volontiers qu’une économie de dons, de retours d’ascenseur et d’amitié peut coexister avec les logiques plus classiques du marché culturel.
Cap sur Paris et sur les ondes numériques
Prochain jalon : la scène du Pan Piper à Paris le 29 novembre. Devant un public cosmopolite, Mariusca prévoit un set bilingue entre spoken word, chœurs traditionnels et nappes électro légères. « Je veux que la Seine entende l’Ogooué », plaisante-t-elle, sourire aux lèvres.
Ce concert servira également de rampe pour diffuser son nouveau single, disponible en streaming le même jour. Les plateformes constituent un maillon stratégique : elles permettent d’atteindre la diaspora et de tester en temps réel l’impact d’un texte sur des auditeurs répartis sur quatre continents.
Au-delà du numérique, l’artiste souhaite développer un programme d’ateliers itinérants dans les lycées d’Afrique centrale. L’objectif : transmettre la technique du slam, mais surtout l’usage responsable de la parole, à une génération habituée aux tweets instantanés et aux hashtags éphémères.
Une chevalière au service du verbe
Recevoir l’ordre national du Mérite ne clôt pas un parcours ; il l’amorce sous un autre angle. La distinction consacre un itinéraire d’artisanat poétique qui n’a jamais cédé aux modes passagères, préférant la persévérance au coup médiatique.
À Brazzaville comme à Paris, Mariusca Moukengue entend maintenant faire de sa médaille non un point final, mais une virgule. Elle veut prouver que la reconnaissance officielle peut se muer en énergie créatrice, au service d’un slam dynamique et rassembleur.

