Brazzaville célèbre 145 ans d’un traité fondateur
La salle principale du Mémorial Pierre Savorgnan de Brazza s’est animée le 9 septembre 2025 : chercheurs, étudiants et dignitaires ont répondu à l’appel du colloque international « Sur la route de l’histoire », organisé pour marquer le 145ᵉ anniversaire du traité Makoko–De Brazza.
De l’ouverture aux conclusions prévues le 11 septembre, cette rencontre entend revisiter le passé du Royaume Téké, questionner la trajectoire de Pierre Savorgnan de Brazza et dégager des pistes de recherche capables de nourrir une mémoire partagée, à l’échelle congolaise et africaine.
Un carrefour d’historiens et de royautés
Depuis l’esplanade, les drapeaux du Bénin, du Gabon, de la RDC, de la France et des États-Unis flottent côte à côte, signe d’une participation plurielle ; à l’intérieur, les couleurs du Royaume Téké rappellent que l’histoire locale sert ici de pont vers un imaginaire global.
Parmi les invités, le roi Michel Ganari a salué « un moment de communion intellectuelle », tandis que la reine Eugénie Mouayini Opou, coordinatrice du comité, a insisté sur la nécessité de faire du souvenir « un outil de cohésion sociale ».
Le directeur de cabinet de la ministre en charge de l’Industrie culturelle, Lis Pascal Moussodji, a rappelé le soutien de l’État à la valorisation des patrimoines, soulignant que « l’histoire est un moteur de créativité, d’emplois et de rayonnement pour la République du Congo ».
Le message des autorités culturelles
Dans son allocution d’ouverture, Belinda Ayessa, directrice générale du Mémorial et marraine du colloque, a placé l’évènement sous le signe de la transmission : « Nous devons offrir aux nouvelles générations des repères solides pour comprendre Brazzaville et l’Afrique contemporaine ».
Fondé sur des archives, des témoignages oraux et des comparaisons internationales, le programme scientifique rassemble une vingtaine de professeurs venus de Paris, Cotonou, Libreville ou Kinshasa, déterminés à décrypter chacune des étapes ayant abouti à la signature du 10 septembre 1880.
La voix du Royaume Téké
En prenant la parole, le consultant panafricaniste Ericsson Opou a qualifié le traité Makoko-De Brazza de « cri d’intelligence politique » ; selon lui, il a jeté les bases d’une diplomatie africaine naissante, même si les convulsions coloniales ont ensuite brouillé ce signal.
Le jeune chercheur Félix Ngaloulou, inscrit en doctorat à l’Université Marien-Ngouabi, estime que la parole royale téké « rééquilibre le récit » ; il plaide pour une toponymie urbaine reflétant également le nom du souverain Iloo Iᵉʳ, allié du bâtisseur européen.
Bélinda Ayessa, gardienne de la mémoire
À la tête du Mémorial depuis 2016, Bélinda Ayessa a multiplié expositions, résidences d’artistes et ateliers pédagogiques ; pour elle, ce colloque « prolonge l’engagement du président Denis Sassou Nguesso pour la préservation des héritages qui façonnent l’âme nationale ».
Les couloirs du bâtiment accueillent pour l’occasion une exposition inédite de cartes et d’objets prêtés par la famille Makoko ; parmi eux, un sceptre cérémoniel du XIXᵉ siècle et une lettre autographe de De Brazza, conservée d’ordinaire aux Archives nationales de France.
Un legs pour la jeunesse congolaise
Plus de trois cents étudiants des facultés d’Histoire et de Droit assistent aux panels, carnet de notes à la main ; un concours d’éloquence récompensera la meilleure intervention sur le thème « Patrimoine et innovation : quel futur pour Brazzaville ? ».
Pour la doctorante Maylis Bandima, « l’historien n’est plus dans sa tour d’ivoire » ; les réseaux sociaux du colloque diffusent en direct les débats, et un podcast produit par Radio-Congo permettra de prolonger les échanges au-delà des trois journées.
Panels, thèmes et perspectives
La professeure béninoise Joséphine Dogbé a détaillé les enjeux de restitution patrimoniale, rappelant que « reconstruire la chaîne de provenance d’un objet, c’est aussi reconstruire une chaîne de confiance » ; une délégation du musée national congolais planche déjà sur un inventaire partagé.
Une dimension continentale et diasporique
La présence d’universitaires afro-américains a permis d’élargir le débat aux afro-descendants ; selon le sociologue Marcus Robinson, « la mémoire de Makoko résonne dans les combats identitaires de Houston ou Paris », d’où l’importance d’une coopération interculturelle renforcée.
Le colloque doit déboucher sur la création d’un réseau numérique, soutenu par l’Agence universitaire de la Francophonie, qui hébergera bases de données, bibliographies et capsules vidéo bilingues, afin d’accélérer la circulation des savoirs sur les deux rives de l’Atlantique.
Entre mémoire et avenir partagé
Vendredi soir, une déclaration finale sera adoptée ; elle devrait recommander l’inscription du traité Makoko-De Brazza au registre Mémoire du monde de l’UNESCO et encourager la mise en tourisme responsable des sites liés au premier contact diplomatique franco-téke.
En marge, le ministère du Tourisme a annoncé travailler à une « Route Makoko » reliant Mbé, capitale historique téké, au centre-ville de Brazzaville ; un projet qui, s’il voit le jour, offrirait un nouvel itinéraire patrimonial aux visiteurs.
Au terme de ces trois jours, l’ambition partagée semble claire : faire du passé un levier de développement, sans occulter la complexité des trajectoires. Entre archives, paroles royales et regards d’experts, Brazzaville affirme sa place comme laboratoire panafricain de la mémoire.

