Sur la côte, un site-mémoire longtemps oublié
Sur la lagune de Loango, à 25 kilomètres au nord de Pointe-Noire, la brise salée transporte encore les murmures des ancêtres. C’est là, face à l’Atlantique, que les pelleteuses ont démarré le chantier d’un musée consacré à la traite négrière.
Mardi 18 novembre, le chef de l’État, Denis Sassou Nguesso, est venu donner le signal du départ, salué par la ferveur des riverains. Pour beaucoup d’observateurs, ce geste marque la volonté de réhabiliter un site-mémoire longtemps relégué à l’arrière-plan.
« Avec le temps, ce site a été abandonné, négligé. Aujourd’hui, le président a pensé à le valoriser », souffle Jean Makaya, cinquante ans, dont les yeux brillent d’une fierté contenue. Les applaudissements couvrent le grondement discret des vagues.
Une architecture de verre tournée vers l’océan
D’ores et déjà, des colonnes de béton percent le sable blond. Au terme des travaux, prévus fin 2026, le complexe s’étendra sur 33 000 mètres carrés. Dessiné comme une vaste nef de verre, il offrira des perspectives ouvertes sur l’horizon marin.
Selon le ministère de la Culture, les matériaux translucides symboliseront la transparence nécessaire au travail de mémoire. Des passerelles suspendues guideront les visiteurs depuis le hall jusqu’à un promontoire installé à l’emplacement du mythique « chemin de non-retour ».
Les équipes d’architectes congolais collaborent avec des experts brésiliens et caribéens pour concevoir une muséographie interactive. Maquettes numériques, récits sonores et archives en réalité augmentée doivent créer une immersion pensée pour tous les publics, des collégiens aux chercheurs.
Réconcilier la jeunesse avec un passé douloureux
Au moins trois millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont embarqué depuis Loango entre le XVIᵉ et le XIXᵉ siècle, rappelle Alexis Balou Tchikaya, enseignant d’histoire au séminaire local. « Ceux qui partaient ne revenaient plus. Nous devons regarder cette vérité en face », insiste-t-il.
Pour les autorités, le musée doit donc devenir un outil pédagogique majeur. Des partenariats sont déjà noués avec l’université Marien Ngouabi et plusieurs lycées de Pointe-Noire afin de programmer des ateliers, des conférences et des résidences de chercheurs sur place.
Emeraude Nkouka, conseiller aux arts et aux lettres, estime que « la jeunesse veut comprendre comment l’histoire s’écrit et comment elle se transmet ». Il voit dans Loango une chance de bâtir une conscience citoyenne fondée sur la connaissance plutôt que sur le mythe.
Un futur pôle touristique et économique
Le ministère du Tourisme table sur 200 000 visiteurs par an d’ici cinq ans, un chiffre inspiré des performances de Gorée au Sénégal. Les hôtels de la côte se préparent déjà à étoffer leur offre, misant sur des forfaits culture et balnéaire.
Sur le terrain, de jeunes guides se forment à l’interprétation historique. Ils apprennent à raconter les rituels de départ, les dernières paroles prononcées sur la plage et les résistances méconnues. L’objectif est de créer des emplois qualifiés tout en enrichissant la visite.
Les artisans locaux ne sont pas en reste: ateliers de vannerie, de sculpture sur bois et de batik préparent des lignes de souvenirs respectueux de l’authenticité du site. Cette chaîne de valeur courte devrait bénéficier directement aux communautés riveraines.
De son côté, la ville de Pointe-Noire envisage de réhabiliter la route côtière et d’installer un service de navettes maritimes écologiques. Ces infrastructures, financées en partie par un partenariat public-privé, renforceront l’attractivité de la zone sans dénaturer le littoral.
Un projet porteur de diplomatie culturelle
Parce qu’il dialogue avec l’histoire du monde atlantique, Loango peut devenir un carrefour mémoriel entre l’Afrique, les Amériques et l’Europe. Déjà, des universités brésiliennes et antillaises ont marqué leur intérêt pour des programmes de recherche croisée sur les routes de l’esclavage.
Le Musée du Quai Branly à Paris et la Smithsonian Institution de Washington étudient la possibilité de prêter des objets liés à la diaspora congolaise. De telles collaborations donneraient au futur établissement une visibilité internationale sans précédent, selon le directeur de cabinet du ministère.
Plus largement, le projet s’inscrit dans la stratégie du Congo visant à promouvoir un récit national inclusif. En valorisant ce patrimoine, le pays renforce son rôle de trait d’union culturel en Afrique centrale et répond aux attentes d’une diaspora avide de racines.
Une fois inauguré, le musée proposera un calendrier annuel de festivals, de projections de films historiques et de concerts de musiques de la diaspora. Cette programmation pluridisciplinaire doit attirer un public varié et favoriser les échanges entre créateurs africains.
Le financement, évalué à 52 milliards de francs CFA, repose sur un montage associant l’État, des mécènes panafricains et des bailleurs internationaux spécialisés dans le patrimoine. Ce modèle partenarial est présenté comme un gage de durabilité aussi bien économique qu’environnementale.
Dans le souffle du vent marin, la silhouette cristalline qui s’élève annonce déjà une ère nouvelle pour Loango. D’ici à 2026, le musée ambitionne de transformer une page sombre en source de lumière, unissant mémoire, éducation et développement dans un même horizon.

