Une crise silencieuse de la lecture
Dans les couloirs des lycées de Brazzaville comme dans les campus de Pointe-Noire, les étudiants défilent le regard rivé sur leur téléphone. Les statistiques internes de plusieurs bibliothèques témoignent d’une baisse régulière des prêts depuis cinq ans, signe d’une rupture de lien avec le papier.
Appoliange Josué Mavoungou, directeur général adjoint des Éditions L’Harmattan Congo, résume le constat : « La crise de lecture touche le monde entier, mais elle frappe plus fort encore nos jeunes Africains. » Pour lui, l’urgence n’est plus à débattre, elle est à agir.
Réseaux sociaux, formats vidéo courts, musique en streaming : la concurrence est féroce. Dans cette bataille de l’attention, le livre semble désavantagé. Pourtant, nombreux pédagogues rappellent que la lecture reste un levier décisif pour la réussite scolaire, la créativité et l’esprit critique.
La riposte de L’Harmattan Congo
Consciente du danger, la maison d’édition a choisi de passer à l’offensive dès 2023 avec le Grand Prix littéraire de la jeunesse. Plus de mille candidatures ont afflué, issues de cinq localités et couronnées par le recueil de poèmes « Chronique de la jeunesse congolaise ».
Le succès de cette première étape a rendu l’équipe plus ambitieuse. Pour 2024, la stratégie change d’échelle : il s’agit désormais d’amener les livres au plus près des jeunes plutôt que d’attendre leur venue en librairie. Objectif affiché : créer un réflexe lecture.
L’Harmattan Congo veut ainsi rendre visible l’écrivain, souvent perçu comme une figure lointaine. « Quand les étudiants croisent un auteur, le texte cesse d’être abstrait », note Mavoungou. La campagne s’appuie donc sur la rencontre humaine, moteur d’émulation.
Rencontres auteurs-étudiants : la magie opère
Depuis janvier, un dispositif baptisé « Rencontre auteurs-étudiants » anime les amphithéâtres. Chaque session réunit un écrivain, son œuvre et une centaine d’apprenants autour d’échanges libres. Questions sur le parcours, lecture à haute voix, conseils d’écriture : la proximité lève les inhibitions.
À l’Université internationale de Brazzaville, l’impact a été immédiat. La direction a autorisé les étudiants à emprunter des ouvrages à crédit pour prolonger l’expérience. Les exemplaires sont revenus annotés, parfois soulignés, preuve qu’ils avaient vraiment été parcourus.
La scène se répète à Oyo, Dolisie et Gamboma. « Voir un auteur présenter son manuscrit encore couvert de corrections fascine les jeunes », raconte un professeur de lettres. Le livre devient objet vivant, et non plus simple épreuve scolaire.
Premiers signes encourageants
Selon les relevés de L’Harmattan Congo, les ventes lors des mini-salons organisés en faculté dépassent désormais celles de leur librairie centrale sur certaines périodes. Les genres les plus plébiscités sont la poésie contemporaine et le récit de vie.
Des clubs de lecture spontanés émergent, à l’image du Cercle des Pages Libres créé par des étudiants en droit à Pointe-Noire. Chaque vendredi, une vingtaine de membres débattent d’un ouvrage choisi, puis partagent leurs impressions sur un groupe WhatsApp.
Pour Mavoungou, ces frémissements valident la méthode. « Nous ne prétendons pas régler le problème en un an, mais nous posons des jalons solides », souligne-t-il. Les réseaux sociaux, autrefois vus comme adversaires, deviennent relais de communication pour les sessions à venir.
Une maison d’édition en mouvement
Fondée à Brazzaville, la branche congolaise de L’Harmattan publie déjà plus de dix titres depuis janvier, majoritairement signés par des plumes locales. Le catalogue couvre l’essai, le théâtre et la bande dessinée, afin de toucher des sensibilités variées.
La politique commerciale reste incitative. Les auteurs perçoivent des droits proportionnels aux ventes, tandis que la maison prend en charge les lancements. Chaque sortie donne lieu à une cérémonie de présentation, souvent dans un espace culturel ou une université.
En interne, un espace lecture gratuit accueille collégiens et étudiants. Des tablettes y côtoient les rayons physiques pour offrir une passerelle entre l’écrit traditionnel et les usages numériques, rappelant que le support importe peu, pourvu que l’on lise.
Vers une jeunesse lectrice
Les équipes de L’Harmattan planchent déjà sur la prochaine édition du Grand Prix. Le concours devrait intégrer une catégorie « nouvelle graphique », afin de capter les amateurs de dessin et de pop culture, tout en consolidant le pont entre texte et image.
Parallèlement, des partenariats se négocient avec des entreprises de téléphonie pour proposer des e-books à prix réduit via des forfaits data étudiants. L’idée est d’abaisser les barrières économiques et de casser le mythe du livre de luxe.
« La lecture est une discipline joyeuse qui s’apprend par contagion », résume Mavoungou. La campagne de L’Harmattan Congo parie sur cette contagion positive, persuadée qu’une jeunesse qui lit forge sa propre voie, renforçant du même coup la vitalité culturelle nationale.

