Un roman du futur ancré en Afrique centrale
La salle Descartes de l’Institut français du Congo vibrait encore d’enthousiasme lorsque Willy Gom a décroché son stylo pour signer les premiers exemplaires de Mains invisibles, un polar prospectif qui transporte le lecteur jusqu’en 3005 sans jamais perdre l’Afrique centrale de vue.
Publié à Paris par les éditions Le Lys Bleu, le roman déploie 137 pages d’une écriture alerte où imaginaire et enquête financière se mêlent, illustrant la manière dont la fiction congolaise dialogue désormais avec les enjeux régionaux sans renoncer à un souffle universel.
Une intrigue financière à haute tension
Sous la plume de l’écrivain et critique Dr Winner Franck Palmers, la note de lecture exposée lors de la cérémonie souligne une audace temporelle : « à la page 18, Gom situe l’action en août 3005 », rappelant la tradition africaine de la projection, des contes à la science-fiction.
Cette datation apparemment lointaine sert un propos actuel : la chercheuse Yaoundéenne Willianne Ndona, alias « La lionne », doit résoudre la mystérieuse disparition de trente-et-un millions d’euros subtilisés dans les caisses de la Banque de la Cémac, questionnant transparence, gouvernance et destin collectif.
L’enquête remonte un réseau d’acteurs sans visage, ces « mains invisibles » que l’auteur décrit comme les gouverneurs successifs de la banque régionale, le président de la Commission Karl Ngunz et son ombre Nzoko Siessie, tous guidés par d’imprévisibles intérêts géopolitiques.
Face à eux, trois cadres de l’institution, arrêtés puis oubliés en prison, symbolisent les citoyens sacrifiés sur l’autel de la raison d’État ; une image forte mais jamais désespérée, tant la narration garde foi en la résilience des sociétés d’Afrique centrale.
Willianne Ndona, héroïne récurrente
Willianne Ndona n’est pas une inconnue : déjà protagoniste du roman Qui a tué Thomas Sankara ?, elle traverse ici les frontières et les époques, conférant au projet littéraire de Gom une cohérence d’univers comparable aux sagas policières internationales.
L’auteur confie que ce prénom, proche de son patronyme et de celui de ses enfants, nourrit « un pacte intime avec le lecteur ». Cette dimension affective, légèrement autobiographique, atténue la froideur technique de l’intrigue financière et ancre le récit dans une humanité familière.
Une soirée littéraire dense
Autour de la table, la voix chaude de Mme Kibangou a fait résonner des extraits choisis avant que le professeur Mukala Kadima Zuji n’offre une critique érudite, applaudie par un public composé d’étudiants, de diplomates et d’entrepreneurs avides de nouvelles pistes culturelles.
Le directeur général du Livre et de la Lecture, le professeur Bellarmin Étienne Iloki, représentant la ministre de la Culture, a salué « une œuvre qui participe à la visibilité internationale des lettres congolaises », soulignant l’importance de soutenir les auteurs qui explorent l’innovation narrative.
Willy Gom, un parcours pluriel
Né le 24 juin 1951 à Mindouli, Willy Gom – de son nom civil Willy Ngoma – a enseigné la philosophie avant de conseiller plusieurs ministères ; quinze ouvrages plus tard, il poursuit un dialogue obstiné avec la société, du théâtre à l’essai, en passant par la nouvelle.
Son écriture, tour à tour analytique et sensorielle, se construit sur une veine que d’aucuns qualifient de post-contemporaine ; l’écrivain préfère y voir « l’émergence d’un réalisme allégorique », capable d’aborder économie, mémoire et dignité sans didactisme pesant.
Quels enjeux pour la Cémac de demain ?
Sans pointer un gouvernement présent, Gom décrit une union monétaire fragilisée par des dérives structurelles, invitant les décideurs d’aujourd’hui à anticiper. Le roman fait alors écho aux débats sur l’intégration financière, les cryptomonnaies et la diversification économique dans la sous-région.
Pour l’économiste brazzavillois Guy-Roger Kanza, interrogé après la séance, « la fiction permet de poser calmement des questions que les rapports techniques peinent à vulgariser ». Selon lui, le livre pourrait nourrir ateliers, clubs de lecture et programmes universitaires autour de la gouvernance régionale.
Un souffle nouveau pour les lettres congolaises
Entre thriller et réflexion sociologique, Mains invisibles illustre la vitalité d’une scène littéraire nationale qui embrasse futurisme et ancrage local. Les jeunes auteurs présents ont salué un modèle capable de libérer l’imaginaire tout en rappelant les responsabilités de chacun dans la construction collective.
À l’heure où la diaspora congolaise s’interroge sur son rôle, le tirage numérique mis en vente sur les plateformes internationales offre une passerelle. Ainsi, l’Institut français envisage déjà une tournée à Pointe-Noire et une séance virtuelle, augurant un dialogue littéraire transnational.
Maîtrisant l’art du suspense sans verser dans la dénonciation simpliste, Willy Gom signe un texte haletant qui, entre les lignes, encourage vigilance civique et optimisme raisonné ; un mélange qui confirme la maturité grandissante de la littérature congolaise au sein du marché africain.
Vers une diffusion internationale
Déjà traduit en anglais par un collectif d’universitaires camerounais, le livre devrait paraître l’an prochain à Londres, preuve qu’une narration née entre Pool et Brazzaville peut voyager loin. Pour l’auteur, « la circulation des idées reste la meilleure défense contre les fatalismes ».
Dans les couloirs, les exemplaires se sont arrachés en quelques minutes, signe d’une appétence croissante pour les romans d’anticipation enracinés dans les réalités politiques d’Afrique centrale.

