Un partenariat stratégique Italie-Congo
À Brazzaville, le 22 juillet, l’ambassadeur d’Italie Enrico Nunziata a confirmé que le Congo sera le laboratoire africain du plan Mattei, programme conçu à Rome pour catalyser l’innovation continentale. L’annonce s’est faite devant le ministre congolais des Postes, Léon Juste Ibombo.
Le choix de Brazzaville ne relève pas du hasard, soulignent plusieurs analystes. Le pays dispose depuis 2019 d’une stratégie numérique alignée sur l’Agenda 2063 de l’Union africaine, et son gouvernement affiche une constance rare dans la promotion d’un environnement favorable aux jeunes entrepreneurs.
Les ambitions du plan Mattei
Portée par la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, l’initiative vise l’accompagnement de 500 000 start-up africaines d’ici 2030. Rome promet un financement mixte, associant fonds publics, investissements privés et expertise technique des universités et centres de recherche de la péninsule.
Selon la feuille de route, cinq domaines seront prioritaires : santé numérique, logistique verte, agriculture de précision, climat et gouvernance intelligente. Le paquet intègre des formations certifiantes, l’hébergement des prototypes dans des technopoles italiennes, puis leur relocalisation progressive dans les incubateurs congolais.
Jeunesse et formation au cœur du projet
Le ministère congolais de l’Enseignement technique recense déjà plus de 12 000 étudiants inscrits dans les filières TIC. Grâce au programme pilote, un millier d’entre eux bénéficieront chaque année de bourses de mobilité pour des stages à Turin, Milan ou Naples selon les besoins sectoriels.
« Il ne suffit pas d’importer des machines, il faut former des cerveaux », insiste le professeur Roberto Vergani, coordinateur académique du plan. Sur place, l’université Marien-Ngouabi consolidera un institut d’intelligence artificielle, équipé de serveurs basse consommation et de connexions satellites dédiées.
Un paysage de financement contrasté
En 2023, les jeunes pousses congolaises ont levé moins de 5 millions de dollars, selon Partech Africa, soit une goutte d’eau comparée aux 2 milliards absorbés par le Nigeria. Les banques locales demeurent prudentes, exigeant souvent des garanties matérielles que les innovateurs ne possèdent pas.
L’intervention italienne devrait donc agir comme un signal : en sécurisant la première phase de financement, elle réduit le risque perçu et encourage le capital-risque régional. À terme, le gouvernement congolais espère adosser un fonds souverain dédié aux technologies vertes pour pérenniser le mouvement.
Dans un entretien, le ministre Ibombo rappelle que « la nouvelle économie ne doit laisser personne au bord de la route ». Un guichet unique sera installé à Pointe-Noire pour simplifier l’immatriculation des start-up et accélérer l’accès aux exonérations fiscales prévues dans la loi 2022-020.
Innovation et culture numériques
Au-delà des algorithmes, le plan encourage un dialogue entre technologie et expressions artistiques. Les hubs soutenus par l’Italie intégreront des résidences pour designers, vidéastes et musiciens numériques, valorisant la créativité congolaise et suscitant des formats hybrides, du jeu vidéo éducatif au mapping architectural.
La directrice du centre d’art Poto-Poto, Prisca Mabiala, voit dans cette convergence « une chance de raconter nos histoires avec des outils globaux sans perdre notre ancrage local ». Ses équipes préparent déjà une exposition en réalité augmentée sur les mythes fluviaux du fleuve Congo.
Climat et résilience numérique
Le volet environnemental du plan ne se limite pas à la compensation carbone. Un projet de ferme solaire de 10 MW à Dolisie alimentera des data centers modulaires, limitant leur empreinte énergétique. Des capteurs IoT mesureront l’humidité des sols pour optimiser l’agroforesterie dans le bassin du Niari.
En partenariat avec l’Agence spatiale italienne, un programme d’observation par nanosatellites permettra de suivre la déforestation et les crues. Ces données seront ouvertes aux start-up locales sous licence Creative Commons, afin de stimuler le développement d’applications civiques et le journalisme environnemental.
Prochaines étapes et gouvernance
La gouvernance du projet reposera sur un comité mixte Italie-Congo, coprésidé par les ministres des Finances et des Affaires étrangères. Chaque trimestre, un tableau de bord publiera des indicateurs : nombre d’emplois créés, proportion de femmes fondatrices, taux de survie des entreprises après trois ans.
Pour garantir la transparence, les sessions seront diffusées en direct sur la plateforme publique DataCongo. La société civile pourra soumettre des recommandations et suivre en temps réel la ventilation des fonds, dans le prolongement de la politique nationale d’ouverture des données adoptée en 2021.
Un tremplin régional
Brazzaville aspire à devenir une porte d’entrée numérique pour l’Afrique centrale. Le corridor fibre optique Pointe-Noire–Kinshasa, achevé l’an dernier, offre déjà un débit compétitif. En accueillant le plan Mattei, le Congo se positionne comme pont entre l’Europe méditerranéenne et les marchés émergents de la CEEAC.
Plusieurs capitales voisines observent l’expérimentation avec intérêt. Des délégations gabonaises et camerounaises doivent visiter le hub de Brazzaville au quatrième trimestre, signe que le programme pourrait essaimer. « Si le Congo réussit, nous aurons un modèle africain, et non importé », estime l’économiste Florence Ebata.
Au-delà des projections, le pari repose sur la capacité des innovateurs congolais à transformer l’appui italien en valeur locale. Si formation, financement et confiance convergent, le pays pourrait entrer dans la courte liste des nations africaines capables d’exporter des solutions technologiques plutôt que des matières premières.

