Une ouverture théâtrale pour la Phratrie congolaise
Sous la nef de l’Institut Français de Brazzaville, les projecteurs se sont braqués sur la troupe Maloba pour inaugurer la première édition de la Phratrie congolaise. Un public mêlant étudiants, créatifs et décideurs s’est pressé autour de la scène, curieux de découvrir ce nouveau rendez-vous culturel.
Le 28 octobre, les comédiens ont dévoilé « La valse interrompue », adaptation de « La chèvre et le Léopard » de Sylvain Ntari Bemba. L’histoire suit une orpheline qui part à la recherche de son père inconnu et se heurte à la violence d’un homme puissant corrompu par ses privilèges.
La pièce, longue d’un peu plus d’une heure, a servi de prélude symbolique à la célébration. « Nous voulions commencer par une œuvre qui parle de fraternité bafouée et de réconciliation possible », confie une responsable de la Phratrie à la sortie de la représentation.
Les applaudissements nourris ont confirmé le pari. Plusieurs spectateurs ont salué « l’énergie brute » de la troupe, louant un théâtre résolument contemporain mais fidèle aux fondamentaux narratifs du conte congolais.
Hugues Serve Limbvani, un artisan de la scène
Aux commandes, le metteur en scène Hugues Serve Limbvani décline une esthétique épurée fondée sur le jeu d’acteur. Né en 1966, formé chez Ngunga, il a parcouru trois décennies de plateau, de « A B C de notre vie » à « Les Noces posthumes de Santigone ».
Limbvani revendique la transmission comme colonne vertébrale de son parcours. « Je veux que les jeunes lisent notre littérature et la transforment », explique-t-il, rappelant que le théâtre reste un espace de dialogue intergénérationnel.
Concepteur de projets, il soutient désormais la mise en réseau des troupes régionales. « La Phratrie congolaise incarne ce désir de fédérer des artistes autour de textes majeurs de notre patrimoine », précise-t-il, saluant l’appui logistique des institutions culturelles brazzavilloises.
Son travail sur « La valse interrompue » se distingue par une direction d’acteurs millimétrée. Les silences, les regards et les ruptures rythmiques remplacent un décor minimaliste, privilégiant la tension dramatique aux artifices scéniques.
Une dramaturgie au service des questions sociétales
La pièce expose la violence patriarcale et la corruption sans verser dans le pamphlet. Le père, notable haut placé, incarne un pouvoir dévoyé qui bascule lorsque la filiation secrète menace l’image qu’il s’est forgée.
En arrière-plan, l’écriture de Ntari Bemba pointe la fracture entre nantis et précaires. Le contraste se lit dans les costumes : pagnes usés pour la jeune femme, veste occidentale ajustée pour le père, symbole d’une réussite construite sur des concessions morales.
La tentative de meurtre manquée scelle la bascule émotionnelle. À l’instant où la jeune fille révèle sa véritable identité, le public retient son souffle. La tension retombe dans une quasi-accalmie, laissant planer la question de la possibilité du pardon.
« Nous ne jugeons pas, nous exposons », insiste Limbvani. La posture permet de contourner le manichéisme et d’ouvrir la discussion sur la place des femmes, la responsabilité parentale et les dérives de l’ambition individuelle dans nos sociétés contemporaines.
Réactions du public et perspectives culturelles
À la sortie, de jeunes spectateurs évoquent « un miroir tendu » à la société congolaise. Pour Mireille, étudiante en sociologie, la pièce « met des mots sur des blessures encore taboues sans pointer de doigts ».
Des acteurs culturels présents estiment que la représentation relance le débat sur la circulation des œuvres congolaises. Le directeur d’un centre d’arts affirme envisager une tournée nationale afin de porter ce récit dans les départements intérieurs.
La dynamique s’inscrit dans la volonté de diversifier l’offre artistique et de soutenir les industries culturelles, secteur identifié comme vecteur de croissance et de cohésion. La Phratrie congolaise, prévue sur plusieurs mois, doit notamment accueillir des lectures, des ateliers et d’autres spectacles.
Pour Maloba, le baptême est réussi. La troupe promet déjà un nouveau projet autour des textes d’Emmanuel Dongala. En attendant, « La valse interrompue » continue de résonner, rappelant que sur la scène brazzavilloise, la fiction reste un puissant révélateur de réalités partagées.

