Une septuagénaire au verbe jeune
Le 15 septembre, dans la grande salle du Centre missionnaire Elim de Brazzaville, les bancs étaient pleins. Honorine Juliette Kabien Sassa, 72 ans, a traversé le fleuve depuis Yaoundé pour parler travail, dignité et débrouillardise à une audience majoritairement étudiante.
Connue au Cameroun sous le surnom de « la Matriarche », l’artiste-entrepreneuse affirme avoir voulu montrer que l’âge n’est pas un frein. Sa silhouette alerte, ses yeux pétillants et son discours direct ont immédiatement capté l’attention d’une jeunesse avide de repères.
Pharmacopée et héritage scientifique
Depuis quarante ans, Honorine Kabien Sassa collecte, sèche et classe les plantes médicinales d’Afrique centrale. Dans son carnet patiné, chaque feuille possède un nom vernaculaire, un terme scientifique et une note d’utilisation, détail précieux pour la recherche locale encore peu numérisée.
« Je veux que l’enfant d’aujourd’hui retrouve demain la recette de sa grand-mère sur son smartphone », confie-t-elle, insistant sur la nécessité de protéger les savoirs avant qu’ils ne disparaissent. Son premier manuscrit sur la pharmacopée vient d’être autoédité à Yaoundé.
Des sessions pratiques qui parlent chiffre
En trois heures, la septuagénaire a guidé le public dans la fabrication d’eau de javel, de savon et de désodorisant. Mise de départ : 10 000 francs CFA. Rendement attendu : un bénéfice de 40 % sur chaque litre vendu.
La démonstration a rappelé qu’un petit laboratoire domestique peut devenir une micro-entreprise rentable. « Vous n’avez pas besoin d’un capital colossal, seulement de rigueur et d’hygiène », martèle-t-elle, donnant des astuces simples pour l’emballage, l’étiquetage et la diffusion via les réseaux sociaux.
Un modèle féminin pour l’autonomie économique
Devant un public surtout féminin, elle a exhorté les Congolaises à se regrouper pour créer des marques locales capables de rivaliser avec les géants importés. Elle cite l’exemple ivoirien des cosmétiques naturels, devenu un secteur à forte valeur ajoutée.
Son discours rejoint la stratégie nationale de diversification voulue par les autorités pour réduire la dépendance aux hydrocarbures. Elle rappelle que l’entrepreneuriat féminin complète les politiques publiques dédiées à la jeunesse et à l’innovation.
Les autochtones, source d’inspiration créative
En 1999, elle avait fait défiler pour la première fois les peuples Bakas lors de la parade nationale camerounaise. De cette expérience, elle retient que les savoirs indigènes sont des trésors esthétiques et médicinaux que l’industrie culturelle peut valoriser de manière éthique.
Au Centre missionnaire, elle a exhibé des sacs, nappes et sandales confectionnés à partir d’écorce d’iroko. Chaque pièce raconte un récit écologique et identitaire. « Rien ne se perd, tout se recrée », glisse-t-elle, suscitant l’enthousiasme des stylistes présents dans l’assistance.
Échos du marché congolais
À Brazzaville, les micro-unités de production cosmétique fleurissent déjà dans les quartiers Talangaï ou Moungali. L’exemple de Kabien Sassa conforte ces initiatives et offre un argument d’autorité supplémentaire pour convaincre les banques locales de financer des projets portés par des jeunes.
Gildas Mouandza, responsable d’un incubateur, estime que la venue de la « Matriarche » offre « un projecteur continental » à ce qu’il nomme le made in Congo. Selon lui, l’écosystème gagnerait à documenter les success stories pour rassurer les investisseurs.
La technologie au service des remèdes
Sur son téléphone, la septuagénaire montre une application pilote développée par son petit-fils ingénieur. Chaque préparation dispose d’un QR code renvoyant vers une fiche détaillée : provenance, posologie, précautions. L’objectif est de rassurer le consommateur urbain et d’ouvrir des débouchés vers les pharmacies.
Pour la diaspora congolaise installée à Paris, Montréal ou Johannesburg, ces étiquettes intelligentes faciliteront les commandes en ligne et la traçabilité douanière. « La plante devient un produit culturel exportable, comme un disque de rumba », sourit l’entrepreneuse, confiante dans la portée panafricaine du projet.
Perspectives locales et régionales
Le Centre missionnaire prévoit déjà une deuxième édition de l’atelier, cette fois ouverte aux jeunes des villes voisines comme Dolisie et Owando, afin de diffuser le savoir-faire au-delà des capitales côtières.
Vers une génération d’entrepreneurs verts
La pharmacopée et le recyclage des écorces s’inscrivent dans la tendance mondiale de l’économie circulaire. Pour la jeunesse congolaise, adepte d’innovation numérique, la perspective d’associer applications mobiles et produits phytothérapeutiques ouvre un champ inédit, à la fois durable et culturellement ancré.
Kabien Sassa conclut ses interventions par un rappel sur l’exigence de qualité : analyses chimiques, normes d’hygiène, packaging respectueux de l’environnement. Elle encourage les stagiaires à tisser des partenariats avec l’Institut national de recherche forestière pour sécuriser l’approvisionnement en matières premières.
Dans la cour, un étudiant confie vouloir lancer une gamme de vinaigre aromatisé au safou. Une jeune mère rêve, elle, d’un savon hypoallergénique à base de plantes du Pool. Les idées fusent, preuve que le message, simple et direct, a trouvé un terrain fertile.
Si l’on en juge par les files d’attente devant son stand de livres, la « Matriarche » n’a pas seulement vendu des recettes ; elle a transmis une attitude : celle de croire que l’avenir économique du Congo peut aussi germer dans la connaissance ancestrale des plantes.

