Calbo, une voie rap aux racines congolaises
Dimanche 4 janvier, la nouvelle a traversé les cercles hip-hop comme une décharge électrique : Calbony M’Bani, plus connu sous le nom de Calbo, s’est éteint à 52 ans des suites d’une grave maladie, laissant orphelin un rap français qu’il avait aidé à façonner.
Né à Villiers-le-Bel de parents originaires du Congo-Brazzaville, l’artiste avait tissé depuis l’adolescence un fil invisible entre les quartiers nord de Paris et les rues bruissantes de Brazzaville, revendiquant une double appartenance qu’il transformait en énergie scénique et en conscience panafricaine.
Toute sa trajectoire semble guidée par cette obsession fraternelle : parler pour ceux qu’on entend peu, rappeler les racines, offrir un imaginaire fièrement congolais sans folclore excessif, mais avec l’élégance des sapeurs qu’il admirait et la sincérité de son accent de banlieue.
Ärsenik, la verve des années 1990
Avec son frère aîné Gaël, alias Lino, il fonde Ärsenik alors que le hip-hop reste cantonné aux radios pirates et aux halls d’immeubles ; très vite, leur diction martiale et leurs métaphores chirurgicales déplacent le centre de gravité d’une scène encore balbutiante.
L’album Quelques gouttes suffisent, paru en 1998, impose les classiques Boxe avec les mots, Affaires de famille ou encore Quelques gouttes suffisent : autant de titres où l’on reconnaît la voix rocailleuse de Calbo, assise sur des instrus sombres et des chœurs quasi gospel.
Quatre ans plus tard, Quelque chose a survécu confirme l’ascension en livrant P.O.I.S.O.N et Regarde le monde, hymnes d’une génération qui voit déjà poindre Internet mais se méfie toujours des murs de béton ; Calbo s’y montre plus introspectif, presque méditatif, sans rien céder de sa vigueur.
Bisso na Bisso, pont entre Brazzaville et Paris
Au tournant du millénaire, il rejoint son cousin Passi dans l’aventure Bisso na Bisso, un collectif rassemblant Ben-J, G-Kill, Doc et d’autres talents congolais de la région parisienne, décidé à marier rumba, zouk et rap afin de raconter la diaspora avec des rythmes de la rive droite du Congo.
La formule séduit immédiatement : percussions traditionnelles, refrains en lingala et storytelling urbain deviennent la bande-son des mariages comme des soirées estudiantines, preuve qu’un pont musical peut relier Brazzaville, Pointe-Noire et les campus d’Ivry ou de Nantes sans la moindre turbulence.
Calbo y apporte sa nonchalance grave, son sens du contre-temps et cette capacité rare à convoquer l’histoire coloniale dans un couplet de seize mesures, rappelant que l’exil n’est pas seulement géographique mais aussi émotionnel; le public applaudit, les ventes suivent, les critiques saluent la virtuosité.
Les tournées communes menées de Zénith en festivals africains ont consolidé des amitiés artistiques, mais surtout permis à Calbo de fouler enfin la terre de ses ancêtres lors d’un concert historique à Brazzaville, où il déclara devant la foule que « le micro est une carte d’identité sans frontière ».
Une pluie d’hommages sur la scène musicale
La nouvelle de son décès a déclenché un déluge de messages : Pitt Bacardi, Lynnsha, Mokobé, I AM, Rohff, Kerry James, OGB, Stomy Bugsy, Lord Kossity ou Singuila ont aussitôt saturé les réseaux, pendant que la presse, des Inrocks au Parisien, déroulait des dossiers commémoratifs.
Dans les rues de Villiers-le-Bel, des associations de quartier ont improvisé des fresques murales à son effigie, tandis qu’à Brazzaville des animateurs radio ont consacré des heures spéciales à Ärsenik; le choc se mesure à la spontanéité et à la diversité de ces marques d’affection.
La marque Lacoste, dont Calbo arborait fièrement le crocodile depuis ses premières séances studio, a publié une photo en noir et vert assortie du simple mot « respect », soulignant combien le rappeur avait contribué à ancrer la griffe dans l’imaginaire urbain bien avant l’ère des collaborations luxe-streetwear.
« Notre frère Calbo s’en est allé… parce que l’énergie ne meurt pas, parce que l’amour ne disparaît jamais », a écrit Stomy Bugsy, rappelant dans un hommage vibrant la force tranquille d’un artiste qui livrait, selon ses mots, « combat après combat, avec courage, force et dignité » (Stomy Bugsy).
Un legs qui dépasse les disques
Au-delà des disques, son héritage réside aussi dans une posture : parler haut sans écraser, jumeler fierté congolaise et ouverture, démontrer qu’un refrain peut tenir lieu de mot d’ordre citoyen; beaucoup de jeunes rappeurs revendiquent aujourd’hui cette méthode, de Brazzaville à Montreuil.
Les écoles de musique associative citent déjà Ärsenik pour illustrer la science de la rime multisyllabique, tandis que les ateliers d’écriture en prison utilisent Boxe avec les mots comme exercice de catharsis; preuve que la portée sociale de son œuvre dépasse l’angle strictement commercial.
Son frère Lino a promis de veiller sur cet héritage, et le label Secteur-Ä planche, dit-on, sur une réédition vinyle augmentée pour 2024; il ne s’agira pas d’une nostalgie figée, mais d’une passerelle supplémentaire pour les auditeurs qui découvrent le rap francophone par le streaming.
À 52 ans, Calbo quitte la scène mais son timbre grave continue de résonner comme un tambour ngoma sous les platines; tant que des casques diffuseront Affaires de famille ou que des concerts reprendront la ronde de Bisso na Bisso, la mémoire du rappeur restera terriblement vivante.

