Madingou, berceau d’une voix
Dans les rues ombragées de Madingou, chef-lieu de la Bouenza, on entendait dès 1964 un adolescent rythmer la messe sur des tam-tams. Ce garçon, jeune choriste de l’église catholique, se nommait Kaly Djatou et pressentait déjà que le chant dépasserait l’office dominical.
Loin des grands studios, son premier conservatoire restait la cour familiale, où il apprenait à caler la voix sur le balancement des casseroles. Les voisins parlaient d’un « rossignol ». Le surnom restera, ainsi que l’idée qu’une carrière pouvait naître au cœur du village.
Bilenge Sakana : le passage effacé
À son arrivée à Brazzaville pour le lycée Chaminade, puis celui de la Révolution, Kaly découvre une capitale bouillonnante de rumba et de soukous. Il pousse la porte de Bilenge Sakana, orchestre amateur très courtisé, espérant faire vibrer le micro qui change des paroisses.
La réalité se révèle plus rude. Deux saisons passent sans qu’il ne monte vraiment sur scène. L’attaque-chant est saturée de voix affirmées; la sienne patiente dans l’ombre. Cette frustration, loin de l’éteindre, forge la ténacité qui deviendra sa signature vocale.
Bayina Libakou Mabe, déclic d’un talent
Le destin change en 1978, grâce à un camarade de classe, Dominique Kengolet. « Rejoins-nous chez Bayina Libakou Mabe, ta place t’y attend », lui souffle-t-il à la sortie des cours. Kaly franchit la porte du groupe et trouve enfin un pupitre à sa hauteur.
Les répétitions nocturnes, menées dans un hangar du quartier Poto-Poto, s’enchaînent. On raconte que le chef d’orchestre coupait l’électricité pour tester la justesse des choristes. Dans l’obscurité, la voix de Kaly traversait les guitares et se déposait sur les cœurs extasiés.
Un studio à Kinshasa, une révélation nationale
En 1980, Bayina Libakou Mabe traverse le fleuve pour enregistrer au studio Vévé de Verckys Kimwangana, à Kinshasa. Sur la bande, cinq titres, dont « Mbongo ya l’État », composition de Kaly, allient satire douce et mélodie chaloupée. Le pressage propulse le groupe sur les ondes.
La même année, Télé Congo diffuse sa première émission couleur, Les Jeunes Talents. Kaly apparaît en chemise ivoire, sourire tremblant. Brazzaville découvre un timbre caressant mais ferme, capable de glisser du lingala au lari sans vaciller. Les appels d’orchestres professionnels pleuvent aussitôt.
Parenthèse universitaire et renaissance acoustique
Paradoxalement, c’est le succès qui l’éloigne provisoirement de la scène. Une opération chirurgicale, puis l’obtention du baccalauréat, conduisent Kaly vers l’université Marien-Ngouabi. Il s’inscrit en géographie, discipline de cartes et de boussoles, comme pour mieux situer son propre itinéraire artistique.
Avec la première bourse, il achète une guitare acoustique à la boutique Music-Contact, avenue Matsoua. Les soirs d’internat, l’instrument remplace les cours magistraux. Il déchiffre Jacques Loubelo, puis griffonne des couplets qui mêlent récits quotidiens et morale douce, héritée des paroisses.
Dominique Kengolet se souvient: « Il chantait dans les couloirs, la voix le précédait. Même les surveillants ralentissaient le pas ». Ces mini-concerts clandestins nourrissent une légende campus, prélude aux invitations radiophoniques qu’il honore seul, guitare pliée dans un sac de cours.
Récitals triomphaux de 1982, 1983
L’été 1982 le voit regagner Pointe-Noire, puis Dolisie, avant de traverser chaque ville de la Bouenza. Le public découvre un artiste en solo, appuyé par la seule caisse claire d’un ami percussionniste. Ses récitals affichent complet, phénomène rare pour un chanteur encore étudiant.
Cette tournée voit naître « Premier salaire », ballade conseillant aux jeunes employés de soutenir la famille avant de célébrer la paye. Le titre passe en boucle sur Radio Congo, gagnant les taxis-brousse. Les commerçantes fredonnent le refrain sur les marchés de Nkayi à Mouyondzi.
Un an plus tard, il compose « Demain Kizamen », fable studieuse exhortant les candidats au sérieux à l’approche des examens. L’orchestre scolaire du lycée Victor Augagneur reprend la chanson lors de la fête de la jeunesse, demultipliant l’écho pédagogique voulu par son auteur.
Héritage dans la mémoire musicale congolaise
Quarante ans après, les mélomanes citent encore ces deux titres parmi les dix chansons éducatives majeures du Congo-Brazzaville. Des DJ de la diaspora, installés à Paris ou Montréal, les glissent dans leurs sets nostalgiques, preuve que le message a traversé les générations.
Kaly Djatou, aujourd’hui discret, reste sollicité pour des jurys de concours et des sessions d’écriture. Sans polémique, il incarne l’idée qu’une carrière peut conjuguer discipline scolaire et passion artistique. Son parcours trace un sillon que nombre de jeunes voix bouenzies empruntent encore.
Dans le grand roman sonore du Congo, son chapitre rappelle que la musique, avant d’être industrie, fut d’abord éducatrice. Et chaque fois que résonne « Mbongo ya l’État », le public se rappelle qu’un rossignol de Madingou avait su transformer l’anecdote quotidienne en hymne populaire.

