Aux sources d’une liberté exigeante
À Brazzaville, le 15 août 1960, la foule chantait au pied du drapeau tout juste hissé. L’instant fut immortalisé par les caméras d’actualités africaines, dont les images circulent encore dans les écoles du pays.
L’historien Arsène Nganga rappelle que « l’indépendance consacre une page mais ouvre aussi un épais cahier ». À l’aube de la souveraineté, la priorité fut d’affirmer un récit commun, apte à transcender les particularismes ethniques.
Théâtre populaire, rumba et peinture murale devinrent aussitôt des vecteurs d’unité. Sous Fulbert Youlou, puis Alphonse Massamba-Débat, l’État appuya les premières troupes nationales, convaincu que l’art pouvait cimenter la fragile cohésion.
Années 1960 : la scène artistique s’éveille
Les années qui suivent voient la naissance de l’Orchestre Bantou de la Capitale, formation mythique qui exporte le beat congolais jusqu’aux salles parisiennes (archives INA). Cette effervescence musicale accompagne les espoirs de modernité que charrie le jeune État.
Dans les quartiers Poto-Poto et Bacongo émergent des ateliers où jeunes peintres combinent influence kubiste et motifs kongo. L’école de peinture de Brazza, bientôt consacrée par l’UNESCO, participe à doter le pays d’une identité visuelle singulière.
Parallèlement, les premiers ballets nationaux se mettent en place, diffusant mbóka, kono et autres rythmes ancestraux sur les grandes scènes panafricaines. Le monde découvre alors une esthétique enracinée mais résolument tournée vers demain.
Sassou Nguesso et l’âge des grands festivals
À partir de 1979, Denis Sassou Nguesso érige la culture en pilier de son projet de société. En 1986, le Festival panafricain de musique (FESPAM) est créé à Brazzaville. Tous les deux ans, il réunit stars du continent et nouvelles voix urbaines sous le même ciel équatorial.
Les infrastructures suivent. Le Palais des Congrès, rénové en 2006, accueille concerts symphoniques et conventions d’arts numériques. La capitale rejoint le Réseau des villes créatives de l’UNESCO en 2013, saluant des politiques culturelles jugées inclusives.
Pour le sociologue Étienne Moukouari, « la culture est devenue un soft power national, vecteur de diplomatie au même titre que le sport ou la francophonie ». Les chiffres du ministère attestent d’une fréquentation accrue des établissements culturels de près de 40 % en dix ans.
Nouvelle génération, nouveaux récits
Les années 2020 voient émerger des collectifs comme Mboka Arts ou Mboté Tech, qui mêlent design, réalité virtuelle et oralité bantoue. Ces créateurs, majoritairement nés après 1990, se disent « enfants de l’indépendance tardive ».
Souvent connectés au réseau continental Afrobytes, ils travaillent entre Brazzaville, Kigali et Abidjan. Le rappeur Yekima de Bel’Arte évoque « un pont numérique qui abolit les frontières mentales ». Son dernier EP, produit à Pointe-Noire, a dépassé le million d’écoutes en streaming.
Cette génération revendique un engagement écologique. Le festival Couleurs Vertes, soutenu par l’Institut français, recycle bâches publicitaires pour ses décors. Une façon d’arrimer la création aux impératifs de développement durable défendus lors du Forum national sur le climat de 2022.
Perspectives créatives et défis partagés
Le secteur représente aujourd’hui 3 % du PIB congolais selon la Banque mondiale. Les autorités visent 5 % d’ici 2030, portée par l’industrie musicale et l’audiovisuel. La loi sur le statut de l’artiste, adoptée en 2021, devrait sécuriser la protection sociale des créateurs.
Reste le défi de la formation. L’École supérieure des arts et métiers de Brazzaville ne peut accueillir que 300 étudiants par an. Des partenariats avec la Haute école des arts du Rhin et l’université de Dakar cherchent à pallier ce manque.
Enfin, l’ancrage régional s’affirme. Brazzaville coproduira l’année prochaine la Biennale d’art contemporain d’Afrique centrale. Une initiative saluée par l’Union africaine, qui voit dans la culture un levier d’intégration et de paix durable.

