La disparition d’un virtuose congolais
L’annonce est tombée comme une frappe en lucarne, sèche et imparable : Gilbert Itsa, alias « Milou », s’est éteint le 26 septembre à l’hôpital central des armées, refermant une page dorée du football congolais dont il fut l’un des calligraphes majeurs.
Dans les cours d’école de Poto-Poto, les gamins répétaient son double-contact comme on récite une poésie. Aujourd’hui, anciens coéquipiers, supporters et dirigeants saluent la mémoire d’un ailier gauche dont la grâce n’a jamais quitté la pelouse, même longtemps après les crampons.
Des terrains vagues aux gradins en liesse
Une visite en 2013, rue Batéké, avait livré à La Semaine Africaine le récit sincère d’un enfant né le 28 décembre 1949 à Fort-Rousset, devenu Owando. Face au dictaphone, Itsa déroulait ses souvenirs avec la tranquillité de ceux qui savent avoir dialogué avec la foule.
Tout commence sur un terrain vague, au sein d’Elite, modeste équipe de foot-pelote d’où émergent aussi Pierre Oba et Henri Ossébi, futurs ministres. Mais c’est au lycée Savorgnan-de-Brazza, pensionnaire appliqué, qu’il polit un toucher de balle qui désarme les gardiens.
Le stade Yougos de Bacongo ouvre alors sa galerie sonore : chaque dribble y soulève poussière et hourras. Repéré par Squadra Azzurra, la même qui révéla Dzabana « Jadot », le jeune Milou fugue du dortoir les jours de match pour ensorceler un public déjà conquis.
CARA Brazzaville, laboratoire de l’exploit
CARA Brazzaville, champion au maillot rouge, l’enrôle en 1965. Dans ce vestiaire vibrent Emmanuel Mayanda, Gilbert « Bolida » Makouana, Bosco « Mustang » Moukassa et d’autres légendes. Itsa, dix-sept ans, ne rougit pas ; il caresse, accélère, frappe et, souvent, signe des corners directs.
Les témoins décrivent un joueur doté d’une élégance presque ironique : torse relevé, regard serein, il feinte sans forcer puis dépose le cuir hors de portée. « On le comparait à un violoniste », se souvient l’ancien gardien Nganga-Mwivi, joint par téléphone depuis Pointe-Noire.
Paris, études et exils de ballon
En 1971, la trajectoire file vers Paris. L’étudiant décroche licence et maîtrise en sciences juridiques à Paris VIII, suivies d’un passage à l’Institut de criminologie. Le soir, pourtant, Gil se replonge dans la potion verte des pelouses, successivement à Maisons-Alfort, Juvisy puis Marc-en-Barœul.
Chaque vacances, il rentre au pays, valise pleine de manuels et d’idées neuves pour CARA. Son apport tactique, notent d’anciens dirigeants, modernise le couloir gauche. Le 21 septembre 1975, à Kinshasa, il martyrise le CS Imana : passe décisive, but et ovation hostile.
International de 1969 à 1975, Itsa affronte le FC Santos de Pelé au stade Eboué. « Le roi nous a félicités pour notre jeu court », dira-t-il à la presse, une étoile dans la voix. Le Congo vibrait alors d’espoirs sportifs et d’unité nationale.
Policier, mentor et citoyen engagé
À son retour définitif, la Police nationale lui ouvre ses rangs. D’un brassard à l’autre, Milou enfile l’uniforme puis la vareuse d’Inter Club en 1978. La transition, rapide, révélera un homme attaché à la discipline, à la loyauté, aux vertus collectives.
Pourtant, il arrête la compétition à vingt-neuf ans, presque brusquement. « J’avais tout donné et je voulais servir autrement », confiait-il encore en 2013. Dans les travées, on mesure alors la perte : plus qu’un joueur, un esthète retirait ses pinceaux du rectangle vert.
Après le sifflet final, Itsa agit dans l’ombre pour la formation des jeunes. Des tournois inter-quartiers à la supervision de stages de la fédération, son nom circulait comme une caution technique. « Il nous encourageait à finir nos études », insiste Jean-Robert Bemba, entraîneur à Talangaï.
Un héritage qui inspire la nouvelle génération
La nouvelle de sa disparition réveille, paradoxalement, une fibre d’avenir. Le ministère des Sports annonce un tournoi commémoratif chez les cadets, tandis que CARA envisage de baptiser sa tribune latérale. Autant de gestes pour inscrire définitivement le pied gauche d’Itsa dans la mémoire collective.
Sur les réseaux sociaux, la diaspora congolaise relaie des vidéos granuleuses où l’on devine son contrôle orienté signature. Entre deux émojis, reviennent des expressions comme « football champagne » ou « l’art de Poto-Poto ». Des clips TikTok revisitent même ses buts mythiques. Preuve que l’héritage dépasse l’âge et traverse l’Atlantique.
Cette trace, justement, interroge les formateurs actuels. Comment cultiver la créativité sans renier la rigueur tactique ? La question, posée hier par Itsa lui-même, trouve aujourd’hui un écho dans les académies privées qui fleurissent à Brazzaville et Pointe-Noire, à la faveur d’investissements nouveaux.
Dans un pays où la musique de la Sape côtoie le battement des tambours, le ballon rond reste un formidable fluide social. La carrière de Milou illustre ce pouvoir de cohésion, unissant quartiers et élites, culture populaire et études supérieures, esprit de fête et discipline.
Lorsque retentira le coup d’envoi du tournoi hommage, le public brazzavillois applaudira sans doute plus qu’un buteur défunt : il célébrera une certaine idée du Congo, généreuse, talentueuse, ouverte sur le monde et fidèle à ses racines. Cette idée, Milou l’a dribblée jusqu’à nous.

