Brazzaville au rythme de la réflexion patrimoniale
Dans la moiteur de juillet, les salles du Palais des congrès de Brazzaville ont résonné d’un frémissement particulier : celui d’idées, de diagnostics et de projets destinés à préserver la mémoire sonore du continent. Présidant la séance de clôture du Symposium international associé à la douzième édition du Festival panafricain de musique, la ministre de l’Industrie culturelle, touristique, artistique et des loisirs, Marie-France Lydie Hélène Pongault, a insisté sur « la responsabilité partagée de faire de la musique africaine un patrimoine vivant, transmissible et économiquement durable ». Sa déclaration, perçue comme un signal politique fort, inscrit la préservation du répertoire africain parmi les priorités nationales, dans le sillage des orientations du chef de l’État, Denis Sassou Nguesso, en matière de souveraineté culturelle.
L’urgence d’une protection juridique revisitée
Si les rythmes makossa, rumba ou afro-trap franchissent les frontières en un clic, leurs créateurs, eux, peinent encore à percevoir les dividendes de cette circulation planétaire. Juristes et producteurs congolais, sénégalais ou ivoiriens ont rappelé que près de 60 % des enregistrements issus d’Afrique subsaharienne circulent aujourd’hui sans licence explicite. « Il faut refonder nos législations pour qu’elles épousent les usages numériques, tout en restant accessibles aux artistes basés hors des capitales », souligne Me Awa Diop, avocate spécialisée dans le droit d’auteur. L’idée n’est pas de bâtir un arsenal punitif, mais de garantir un revenu équitable qui encourage la création et soutienne la transmission intergénérationnelle.
La transition numérique, catalyseur et défi
Selon les chiffres présentés par l’Observatoire panafricain des industries culturelles, le streaming représente désormais plus de 70 % de la consommation musicale sur le continent. Cette croissance fulgurante ouvre des débouchés, mais elle fragilise aussi les maillons traditionnels, studios indépendants et labels familiaux en tête. Pour la musicologue camerounaise Nadia Essama, « le numérique n’est pas un adversaire ; il devient adversaire quand l’écosystème n’est pas préparé ». Au Fespam, des ateliers pratiques ont abordé la question des métadonnées, de l’archivage cloud et du paiement mobile, démontrant qu’un fichier correctement indexé peut rapporter dix fois plus qu’un titre téléchargé sans traçabilité.
Des modèles économiques ancrés dans la souveraineté
La récurrence du terme « souveraineté » dans les débats n’est pas un hasard. Face aux majors internationales, plusieurs participants ont défendu la constitution de coentreprises régionales capables de négocier des contrats globaux tout en conservant la propriété intellectuelle sur le sol africain. Le directeur du label congolais Mvamvi Records rappelle que « la valeur d’une chanson ne se limite pas à son prix de vente : elle nourrit le tourisme, la mode et même l’image diplomatique d’un pays ». L’État, en soutenant les studios publics rénovés de Brazzaville ou la mise à disposition d’incubateurs culturels, entend catalyser cet écosystème naissant plutôt que le diriger.
Perspectives pour une diplomatie culturelle continentale
De nombreuses interventions ont mis en exergue la dimension diplomatique de la musique, porte-voix informel dans les enceintes internationales. À l’heure où l’Union africaine discute de nouveaux protocoles culturels, les recommandations issues du Symposium serviront de matière première. Elles prônent la création d’un fonds panafricain dédié à la numérisation des archives, le renforcement des échanges inter-universitaires en ethnomusicologie et la mise en place d’un festival itinérant connecté aux plateformes de réalité virtuelle. Autant de passerelles entre mémoire et futur, capables de placer Brazzaville au cœur d’un réseau d’influence douce. La ministre Pongault, félicitant « la générosité intellectuelle » des participants, a assuré que les actes officiels, attendus prochainement, guideront un agenda commun associant États, industries et société civile.

