Une 12e édition sous le signe de la résilience
Le rideau est tombé, le 26 juillet 2025, sur une semaine d’effervescence musicale qui a vu le Palais des congrès de Brazzaville vibrer sous l’enthousiasme d’un public venu remplir chaque travée. Officiellement ouvert le 19 juillet et organisé dans un format resserré, le Festival panafricain de musique, douzième du nom, a été solennellement clos par le Président de la République, Denis Sassou Nguesso, dont la présence a été saluée par les acteurs culturels pour « son engagement constant en faveur de la valorisation et de la préservation du patrimoine ».
Le Chef de l’État, entouré de membres du gouvernement et du corps diplomatique, a proclamé d’une voix ferme la fin des festivités : « Je déclare close la 12ᵉ édition du Festival panafricain de musique ». Une formule simple, presque rituelle, mais qui résonne comme un acte de foi dans la continuité de l’événement malgré un contexte économique que le commissaire général, Hugues Gervais Ondaye, n’a pas hésité à qualifier de « tendu ».
Ce choix assumé de maintenir la manifestation, fût-ce dans une géométrie réduite, relève d’un esprit de résilience que les artistes ont célébré sur scène. En filigrane, il actait aussi la conviction congolaise selon laquelle la culture constitue un amortisseur social et un moteur diplomatique.
Le numérique, nouvel or noir des industries culturelles
Thématisée « Musique et enjeux économiques à l’heure du numérique », l’édition 2025 a mis en exergue la convergence entre création artistique et technologies. Dans son intervention très suivie, le chercheur béninois Destiny Tcheouali, de l’Université du Québec à Montréal, a rappelé que les industries culturelles et créatives pèsent « plus de 3 100 milliards de dollars par an et emploient près de 30 millions de personnes » (UNESCO). Pour lui, le défi africain consiste désormais à « former, éduquer et accompagner les jeunes talents afin que le numérique devienne une plus-value et non un mirage ».
Au-delà de la rhétorique, le colloque scientifique accolé au FESPAM a permis d’examiner des modèles économiques viables : plateformes de streaming localisées, mécanismes de collecte de droits voisins et incubateurs de start-up proposant des solutions de billetterie dématérialisée. Des chercheurs congolais ont exposé des prototypes de catalogues patrimoniaux en blockchain, tandis que des entrepreneurs nigérians ont partagé leurs succès dans la monétisation des concerts hybrides.
Ces échanges laissent entrevoir un repositionnement stratégique où Brazzaville entend se poster en carrefour du savoir-faire numérique culturel d’Afrique centrale. Les autorités ont d’ailleurs annoncé la création d’un fonds d’amorçage dédié aux projets associant musique, innovation et inclusion, signe tangible d’une volonté de convertir la réflexion en action.
Brazzaville, scène ouverte à la pluralité africaine
Sur le plateau, les notes ont dialogué avec les gestes. La chanteuse Mariusca Moukengue a ouvert la soirée de clôture en fredonnant son titre emblématique « J’irai au Congo », immédiatement repris en chœur par une salle conquise. La troupe Danseincolor, dirigée par Gervais Tomadiatunga, a ensuite entraîné le public dans une chorégraphie fusionnant rythmes congolais et maliens, démontrant que la transversalité est devenue l’esthétique dominante des scènes africaines.
Le festival a également offert un focus sur les musiques de transe sahélienne, les fanfares urbaines de Luanda et les afro-trap d’Abidjan, illustrant la capacité du FESPAM à dépasser la simple vitrine nationale pour devenir un laboratoire panafricain. Si la pandémie et la conjoncture ont réduit la délégation de certains pays, la diversité des propositions artistiques a pleinement joué son rôle de miroir d’un continent pluriel.
Dans les allées, la jeune génération d’auditeurs croisait celle des pionniers. On notait la présence de Manu Gallo, venue partager son expérience de bassiste nomade, et de plusieurs lauréats du prix Découvertes RFI. L’intergénérationnel, longtemps mot d’ordre abstrait, s’est matérialisé dans des backstages où des ateliers d’écriture permettaient la co-création instantanée de morceaux diffusés en streaming quelques heures plus tard.
La diplomatie culturelle congolaise en pleine orchestration
Le FESPAM n’est pas seulement un rendez-vous musical ; c’est un instrument diplomatique. La cérémonie d’ouverture, marquée par l’entrée des drapeaux des pays membres de l’Union africaine et l’exécution concomitante des hymnes « La Congolaise » et de l’UA, a donné le ton. Par cette liturgie républicaine et panafricaniste, Brazzaville a rappelé qu’elle reste la « capitale de la culture africaine », selon la formule consacrée par l’Union africaine en 2020.
Plusieurs partenaires extérieurs, dont l’Organisation internationale de la Francophonie et la Banque africaine de développement, ont profité de la présence d’une cinquantaine d’ambassadeurs pour évoquer, en marge des concerts, des lignes de crédit destinées à la rénovation d’infrastructures culturelles. Au-delà du carnet d’adresses, la visibilité internationale engrangée par le Congo renforce la légitimité de sa stratégie : faire de la culture un levier de croissance endogène et de soft-power régional.
Dans les couloirs feutrés du Palais des congrès, un diplomate d’Afrique de l’Est confiait, non sans admiration : « Le Congo joue une partition fine : célébrer la créativité tout en rappelant que la paix et la coopération se nourrissent d’échanges artistiques ». Ce credo, façonné par plus d’un quart de siècle d’existence du FESPAM, semble s’être imposé comme une évidence partagée.
Cap sur 2027 : défis et attentes
Au moment où s’éteignaient les dernières rampes de lumière, le comité d’organisation a déjà fixé le cap vers l’édition 2027. Les chantiers sont connus : amélioration de la mobilité des artistes sur le continent, décarbonation des grands événements et formalisation d’un observatoire statistique panafricain de la musique. Hugues Gervais Ondaye l’assure : « Nous avons maintenu la flamme, nous voulons désormais consolider l’édifice ».
La priorité ira à l’instauration d’un visa culturel simplifié, expérimentation pilotée avec la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, et à la mise en réseau des scènes nationales afin de mutualiser coûts logistiques et équipements. Parallèlement, le ministère congolais de l’Économie numérique propose déjà un partenariat public-privé pour étendre la 5G aux sites culturels, gage d’une diffusion en direct de haute qualité.
Le public congolais, principalement jeune, demeure l’âme de ce festival. Que les parvis se soient vidés n’a pas altéré l’écho des refrains qui, durant sept jours, ont transformé Brazzaville en un vaste studio à ciel ouvert. À l’heure de dresser le bilan, un constat s’impose : la culture, quand elle est portée par une vision partagée, ne constitue pas seulement un divertissement ; elle devient une ressource stratégique, un vecteur d’emploi et un récit commun. C’est, sans doute, la plus belle victoire d’un FESPAM qui, à chaque édition, continue de faire dialoguer les nations à travers le prisme irremplaçable de la musique.

