Brazzaville au diapason du continent
La colonnade du Palais des Congrès vibrait d’une rumeur grave et joyeuse au soir du 19 juillet, lorsqu’en quelques mots rituels – « Je déclare ouvert le Festival panafricain de musique. Que la fête commence et qu’elle soit belle » – le président Denis Sassou Nguesso a donné le la de la 12ᵉ édition du Fespam. L’instant fut bref, mais il scellait le retour en majesté de ce rendez-vous triennal après les incertitudes sanitaires de la période récente. De toute part, artistes, délégations officielles et mélomanes convergeaient vers Brazzaville, capitale proclamée des rythmes africains pour une semaine au moins. Au-delà du protocole, la cérémonie d’ouverture a rappelé combien la musique demeure, sur ce territoire charnière entre deux rives du fleuve Congo, une langue diplomatique universelle et un ferment d’intégration.
La diplomatie culturelle en action
Depuis sa création en 1995, le Fespam s’est affirmé comme un outil de soft power continental. Pour la ministre de l’Industrie culturelle, touristique, artistique et des loisirs, Marie-France Lydie Hélène Pongault, « ce festival consacre Brazzaville comme creuset d’unité, de paix et de résilience culturelle » (déclaration lors de la cérémonie). La présence de délégations venues de quatorze pays, de la RDC au Mali en passant par le Venezuela invité d’honneur, matérialise cette ambition transfrontalière. À travers concerts, symposiums et expositions, le Congo déploie une diplomatie culturelle qui épouse les objectifs de l’Union africaine : promouvoir la diversité, favoriser la circulation des œuvres et stimuler des partenariats Sud-Sud. En filigrane, Brazzaville défend aussi son héritage propre, celui des grandes écoles de rumba et de soukous qui ont façonné la bande-son du continent.
La jeunesse numérique comme moteur
Placé sous le thème « Musique et enjeux économiques en Afrique à l’ère du numérique », le millésime 2023 souligne qu’un festival n’est plus seulement une scène, mais un laboratoire de modèles économiques inédits. Les organisateurs ont misé sur la participation active des moins de trente ans, majoritaires parmi les 5 000 accrédités. Entre ateliers de beatmaking, master classes sur la monétisation des flux en streaming et hackathon consacré aux métadonnées, le Fespam épouse le tournant technologique. Selon le commissaire général Hugues Gervais Ondaye, « la vitalité du numérique ouvre à l’artiste africain une capitale symbolique nouvelle, affranchie des frontières » (point presse d’avant-festival). Cette orientation répond à la mutation des usages : aujourd’hui, 70 % des revenus mondiaux du secteur proviennent déjà des plateformes, et l’Afrique francophone enregistre la plus forte croissance de ce segment.
Un levier économique à fort potentiel
Les enjeux dépassent le seul registre esthétique. Selon un rapport conjoint de l’Unesco et de la Banque africaine de développement paru en 2022, les industries culturelles et créatives pourraient générer 20 milliards de dollars de PIB supplémentaire sur le continent d’ici 2030. Le Fespam joue son rôle d’incubateur en favorisant les rencontres entre tourneurs, labels, investisseurs et start-up. Les marchés professionnels organisés en marge des concerts devraient aboutir, d’après les projections du comité d’organisation, à la signature d’une centaine de contrats de distribution. Brazzaville, qui table sur un afflux de plus de 300 000 visiteurs, espère également des retombées immédiates pour l’hôtellerie, la restauration et les transports urbains, estimées à 5 milliards de francs CFA. En ce sens, le festival se positionne comme catalyseur d’une économie créative que les pouvoirs publics congolais identifient désormais comme relais de croissance.
Vers une symphonie durable
L’édition 2023 se veut enfin exemplaire sur le plan sociétal. Un partenariat avec l’ONG Éco-Sound permet le recyclage des déchets plastiques générés par les sites de spectacle ; les bracelets d’accès, fabriqués en fibres de raphia, proviennent d’une coopérative féminine de Kinkala. Ces gestes symboliques traduisent la volonté d’ancrer la fête dans les grands chantiers de développement durable. Dans son allocution de clôture du symposium, la directrice artistique Suzy Okoumou a résumé l’esprit des lieux : « Le Fespam n’est pas qu’une parenthèse enchantée ; c’est une promesse de futur où la créativité soutient l’économie, la paix et l’environnement ». Alors que les derniers accords résonneront bientôt sur les rives du fleuve, Brazzaville aura rappelé que la musique, loin d’être un divertissement périphérique, demeure un instrument central d’influence et de projection pour les sociétés africaines contemporaines.

