La phratrie congolaise, entre mémoire et communion
Brazzaville a vibré du 28 au 31 octobre 2025 au rythme de la première « phratrie congolaise », une rencontre littéraire pensée comme une grande famille d’esprit. Autour des figures tutélaires Sylvain Bemba et Sony Labou Tansi, le public a revisité un demi-siècle d’écriture congolaise.
Les organisateurs ont élargi le cercle aux aînés Tchicaya U Tam’si, Tati Loutard, Henri Lopès, Guy Menga ou encore Maxime Ndebeka. Cette constellation, soudée par l’amitié et le verbe, a donné lieu à lectures croisées, tables rondes et performances, créant une parenthèse de transmission.
« J’ai été honoré d’y être associé », confie Emmanuel Dongala, qui a quitté provisoirement la France pour prendre part à la fête. Son enthousiasme rejoint celui du public, sensible à l’idée d’un patrimoine littéraire national mis en scène et célébré collectivement.
Dongala, un patriarche en retraite active
Né en juillet 1941, l’auteur de « Jazz et Vin de Palme » assume avec humour ses 84 ans. « Je suis vieux maintenant, concède-t-il, mais je continue à travailler ». Retraité de l’enseignement depuis quatre ans, il partage désormais son temps entre la France et des séjours au pays.
Le romancier dit surveiller d’un œil bienveillant la jeune génération d’écrivains et d’artistes. Sa présence à Brazzaville, loin d’un geste nostalgique, témoigne d’un désir intact de croiser les voix et de nourrir le débat esthétique dans un environnement en pleine effervescence créative.
Physiquement, il admet « vieillir comme tout le monde », mais intellectuellement, la machine reste alerte. Ses carnets s’épaississent, preuve que la retraite se transforme en laboratoire où idées et architectures narratives s’affinent à l’abri de l’agitation académique.
Un nouvel opus attendu, le rythme d’une œuvre rare
L’annonce a réjoui les admirateurs : Dongala espère achever un nouveau manuscrit avant la fin d’année pour une parution envisagée en 2026. Aucune esquisse de titre n’a filtré, mais l’écrivain promet une plongée dans l’humanité telle qu’il l’aime : complexe, drôle, souvent tragique.
Pour mémoire, son dernier roman, « La Sonate à Bridgetower », remonte à 2021. Peu prolifique au regard des cadences éditoriales actuelles, il assume ce tempo long. « Certains publient tous les deux ans ; moi, je préfère laisser reposer le texte trois, quatre ou cinq ans », explique-t-il.
Cette lenteur revendiquée s’inscrit dans une démarche artisanale. Chaque phrase est relue, chaque respiration mesurée. Le résultat, salué par des traductions dans une douzaine de langues, rappelle que la littérature congolaise occupe désormais une place reconnue au sein des lettres universelles.
Panorama d’une scène congolaise en plein rayonnement
Interrogé sur l’état des lettres du Congo-Brazzaville, Dongala se montre catégorique : « Il n’y a plus rien à prouver ». Les succès internationaux de Léonora Miano, Fiston Mwanza Mujila ou In Koli Jean Bofane confirment, selon lui, la maturité d’un corpus déjà entré dans les programmes universitaires.
Traductions multiples, prix littéraires et invitations dans les festivals contribuent à cette visibilité. La diaspora joue également un rôle moteur, exportant récits et imaginaires vers l’espace francophone, anglophone et lusophone, tout en restant connectée aux réalités locales.
Ce dynamisme bénéficie à l’image globale du pays, qui voit ses créateurs participer au soft-power culturel de la sous-région. Pour Dongala, cet élan doit maintenant se consolider par des résidences d’écriture, des bourses et des passerelles Sud-Sud permettant de toucher de nouveaux publics.
Les fondamentaux pour les plumes débutantes
À ceux qui rêvent de publier, l’écrivain propose une recette sobre. D’abord, lire beaucoup : « L’inspiration est une petite part ; le reste, c’est le travail ». Ensuite, réécrire sans relâche, partager ses pages, accepter la critique et revenir au texte jusqu’à l’essentiel.
Il insiste sur la discipline quotidienne, loin du romantisme de l’éclair de génie. L’ordinateur ou la feuille blanche devient un espace d’artisan, où se forgent style, rythme et précision. « Si tu ne t’assieds pas pour écrire, rien ne sortira », résume-t-il, fidèle à une éthique de l’effort.
Ces conseils trouvent un écho particulier auprès des jeunes publics urbains, pour qui l’écriture peut être un vecteur d’ascension sociale autant qu’un acte de liberté. Les ateliers nés autour de la phratrie congolaise laissent déjà entrevoir une relève curieuse et exigeante.
Le défi des moyens, l’importance des partenariats
Dans son bilan, Dongala regrette la faible implication des officiels de la culture dans l’organisation de la phratrie. L’édition 2025 a largement reposé sur les ressources et l’expertise de l’Institut Français du Congo, partenaire historique des initiatives artistiques.
Il plaide toutefois pour un dialogue constructif, convaincu qu’un appui institutionnel complémentaire permettrait de transformer l’essai. Un festival durable, mêlant théâtre, poésie, musique et formation, offrirait aux talents locaux un tremplin régulier, tout en nourrissant l’économie créative nationale.
« La volonté existe, rappelle-t-il, mais sans moyens, c’est compliqué ». L’espoir demeure que cette première édition serve de modèle, encourageant sponsors privés, collectivités et diaspora à mutualiser efforts et financements pour célébrer, année après année, la vitalité littéraire congolaise.

