Au mbongui, la tradition orale en action
À Maniéto, quand le soleil décline, le mbongui devient un amphithéâtre en plein air. Les jeunes s’y pressent, portables en veille, pour écouter la parole des anciens, preuve que la tradition orale garde une place centrale dans le quotidien congolais.
Cette scène, décrite par le narrateur Diag-Lemba, place la parole comme premier instrument d’éducation populaire, bien avant l’école ou les réseaux sociaux. Elle révèle aussi la capacité des contes à joindre divertissement et réflexions éthiques dans un même souffle.
Maniéto, berceau d’une mémoire vivante
Le village se trouve sur la route sinueuse qui relie Mbamou à Kibuendé, au cœur du Pool. Ici, la saison sèche accompagne les travaux champêtres, mais aussi les retrouvailles familiales, le désherbage des tombes et les veillées autour du feu.
Ces gestes répétés ancrent la mémoire collective dans la terre et entretiennent le sentiment d’appartenance. Une anthropologue locale, Odile Makosso, souligne que « la plus grande bibliothèque de Maniéto est son cimetière, parce qu’il rappelle les récits fondateurs ».
Pour les autorités locales, ces rassemblements constituent aussi un atout touristique. Depuis 2019, la mairie de Kinkala accompagne des circuits éco-culturels qui conduisent les visiteurs de la coulée de basalte aux veillées contées, stimulant l’économie créative sans dénaturer le rituel.
La fable du léopard et de la tortue, un miroir social
Au centre de la veillée, mbuta Bazebizonza déclame la rivalité entre le léopard dominateur et la tortue stratège. Le récit, transmis de génération en génération, interroge la nature du pouvoir et le lien fondamental entre leadership et consentement collectif.
Dans la version entendue à Maniéto, le léopard frappe des tambours pour réunir ses sujets, mais se retrouve seul. Cette image, frappante, illustre l’idée qu’un chef sans adhésion n’est qu’une silhouette isolée, aussi puissante soit-elle physiquement.
Le duel verbal entre prédateur et reptile renvoie également aux débats citoyens actuels, où s’affrontent discours de puissance et appels à l’équité. La fable fournit un vocabulaire imagé qui permet d’aborder des sujets sensibles sans crispation ni posture conflictuelle.
Les valeurs de justice et de cohésion dans le conte
Par sa lenteur assumée, la tortue prend le temps d’écouter les plaintes, de rappeler les souvenirs d’entraide et de prôner la solidarité. Sa victoire morale valide l’adage bantou selon lequel plusieurs petites voix finissent par couvrir le rugissement le plus féroce.
Pour de nombreux conteurs, cette leçon correspond à l’esprit de la Constitution congolaise qui place la justice et l’unité nationale parmi ses fondements. Le conte devient ainsi un prolongement symbolique du cadre légal, accessible à tous, même aux plus jeunes.
La parole de mbuta Bazebizonza, écho d’une sagesse congolaise
Lorsque le vieux sage conclut que « les régimes passent, mais la Nation demeure », il replace l’amour du pays au-dessus des aléas politiques. Son message, loin d’une critique, invite à privilégier la paix sociale et la cohésion devant les défis contemporains.
Le linguiste Jean-Gauthier Boukadia note que la formule rappelle les maximes de l’Académie Kongo du XIXᵉ siècle, toujours enseignées dans les écoles rurales. Elle démontre la continuité d’une pensée politique enracinée dans la culture, plutôt que dans la seule actualité.
Transmission intergénérationnelle et conscience citoyenne
Autour du feu, la présence simultanée des adolescents et des doyens crée un espace d’échange qui dépasse la simple narration. Chacun apporte souvenirs ou questions, renforçant une forme de démocratie culturelle où la parole circule librement sans hiérarchie coercitive.
Cette dynamique nourrit une conscience citoyenne fondée sur l’écoute mutuelle et l’exigence de justice. Les jeunes vacanciers venus de Brazzaville rentrent ainsi avec une image renouvelée du village : non pas un lieu figé, mais une plateforme d’innovation sociale.
Plusieurs enseignants de la région utilisent désormais le conte comme étude de cas dans les classes d’éducation civique. Les élèves mettent en scène le procès imaginaire du léopard, apprenant ainsi à argumenter, respecter la parole adverse et élaborer des solutions consensuelles.
Entre légende et modernité, quelle actualité pour la jeunesse?
Dans un contexte où les médias numériques imposent souvent un rythme effréné, la lenteur volontaire de la tortue devient une métaphore précieuse. Elle rappelle qu’un projet collectif demande du temps, de l’écoute et un engagement continu, valeurs prisées par les entrepreneurs culturels.
Au Festival Mantsina sur scène, le dramaturge Junior Kinzou a d’ailleurs adapté la fable en théâtre de rue. Interrogé, il confie : « La parole du sage résonne encore plus fort quand on lui donne un micro et un spot LED ». L’histoire poursuit donc sa route.
Ainsi, entre le foyer du mbongui et la scène urbaine, le même conte propose une vision constructive : choisir la justice et la cohésion plutôt que la domination. Une invitation adressée à toute la jeunesse congolaise, dans le respect des institutions et de la Nation.
Au-delà des frontières, le même affrontement symbolique circule dans la littérature orale camerounaise et gabonaise, preuve que l’Afrique centrale partage un socle narratif commun. Renforcer ces ponts culturels pourrait favoriser des coopérations artistiques régionales et consolider une identité transfrontalière ouverte sur le monde et durable.

