Portrait express de Christian Mudzika
Dans les ruelles colorées d’Abidjan, le nom de Christian Bernard Mudzika résonne comme une promesse d’audace. À quarante-deux ans, l’ex-mannequin devenu acteur, metteur en scène et directeur artistique incarne une créativité congolaise qui s’exporte avec aplomb.
Depuis 2000, son parcours tisse un fil ambitieux entre podiums, planches, plateaux internationaux et studios ivoiriens. Deux décennies d’expériences qui dessinent le portrait d’un caméléon artistique, aussi à l’aise dans le registre dramatique que dans la danse contemporaine.
Des podiums aux scènes internationales
Tout commence sur les podiums de Brazzaville où le jeune diplômé défie l’objectif des photographes. Le mannequinat lui apprend la discipline, le rapport au public et le contrôle du corps, trois atouts décisifs pour son avenir d’interprète.
En 2005, il glisse vers le théâtre aux côtés de figures emblématiques de la scène congolaise. Entre tragédie antique et comédie populaire, il forge une palette de jeu nuancée, capable de séduire les programmateurs d’Afrique centrale puis ceux de festivals ouest-africains.
Ses premiers pas devant la caméra surviennent la même année, dans des productions télévisées locales. Rapidement, son regard pénétrant et sa diction rigoureuse lui valent des rôles plus complexes, jusqu’à intégrer la mini-série à succès Le futur est à nous.
Cap sur Abidjan et envol européen
En 2014, un départ précipité vers Abidjan, puis un détour familial en Italie, ouvrent sa trajectoire. Les valises deviennent studios ambulants et les rencontres se multiplient, jusqu’à ce qu’un appel de producteurs ivoiriens l’invite à revenir s’installer en Côte d’Ivoire.
Le marché audiovisuel ivoirien connaît alors un dynamisme comparable au modèle nigérian, attirant capitaux et diffuseurs panafricains. Mudzika, séduit par l’agilité des équipes locales, signe des projets avec Canal+ et TV5 Monde, tout en préservant son identité congolaise affirmée.
Entre Abidjan et Rome, il découvre la flexibilité requise pour co-produire. Les budgets sont serrés, mais la passion sert de monnaie. « Le talent s’impose quand la rigueur suit », aime-t-il rappeler lors de ses séances de coaching d’acteurs débutants.
Mabina, défi linguistique et succès télévisuel
La série Mabina marque un tournant. Le réalisateur Jean-Noël Bah lui confie un double mandat : donner vie au redoutable Lokassa et assurer la direction artistique du projet conçu pour la chaîne congolaise Maboke TV.
Lokassa, Congolais installé à Abidjan, jongle avec des affaires louches et la nostalgie de Kinshasa. Ce rôle d’anti-héros charme le public, fascinant par son accent lingala assumé et sa part d’ombre, reflet d’une Afrique urbaine en mutation.
Pour recruter quatre-vingt comédiens, Mudzika parcourt salons, églises et marchés d’Abidjan, traquant chaque locuteur lingala. Faute de candidats, il fait venir des acteurs de Kinshasa et Brazzaville, puis organise trois semaines de formation intensive avant le clap inaugural.
Entre administration culturelle et coaching
Derrière la caméra, l’artiste cumule aussi les responsabilités de gestion. Administrateur adjoint du festival Matsina sur scène, puis coordonnateur du festival de contes Riapl, il apprend à lever des fonds et à gérer la logistique d’événements pluridisciplinaires.
En 2012, une bourse de l’Union européenne l’envoie au Centre de développement chorégraphique La Termitière de Ouagadougou. Il y suit un module d’administration culturelle, perfectionnant ses compétences juridiques et budgétaires, atouts précieux pour négocier avec producteurs et diffuseurs.
Installé en Côte d’Ivoire depuis 2019, il multiplie les master-classes gratuites. « Partager, c’est prolonger l’œuvre », explique-t-il à ses élèves. Les jeunes talents apprécient cette disponibilité rare qui crée un pont entre Brazzaville, Abidjan et la diaspora.
Regard sur le cinéma congolais
Mudzika observe avec lucidité la place du septième art national. Selon lui, le potentiel créatif des réalisateurs congolais reste considérable, mais la visibilité internationale dépendra d’un investissement accru des décideurs publics et privés.
Il cite l’exemple nigérian, devenu une industrie à part entière, et salue les récentes avancées ivoiriennes. Pour lui, la République du Congo possède les mêmes ingrédients : langues multiples, jeunes scénaristes connectés et paysages cinégéniques encore inexplorés.
« Le cinéma est une vitrine économique », insiste-t-il, confiant vouloir porter plus haut les couleurs du Congo sur les festivals mondiaux. Un vœu qu’il formule sans amertume, préférant croire en l’émergence d’un écosystème structuré et compétitif.
Feuille de route et projets à venir
Entre deux plateaux, Mudzika planche sur une nouvelle série et un long-métrage qui devraient être tournés entre Brazzaville et Abidjan. L’écriture est achevée, le casting pré-sélectionné, ne manque qu’un tour de table financier désormais bien engagé.
Il garde aussi un œil attentif sur les suites de Mabina, dont la production envisage d’élargir l’intrigue à d’autres capitales d’Afrique centrale. La perspective d’une diffusion sur des plateformes mondiales attise déjà la curiosité du public diasporique.
Enfin, l’infatigable créateur confie revenir au théâtre avec Adam et Eve, allégorie contemporaine sur l’amour et le mensonge. Sur scène comme à l’écran, il entend rappeler qu’un artiste reste libre tant qu’il ose raconter les histoires de son continent.

