Le film événement à Canal Olympia
Le 11 octobre, la salle Canal Olympia Poto-Poto affichait complet. Diplomates, responsables culturels, cinéastes et amateurs s’y pressaient pour découvrir « Mémoires du Cfrad », documentaire d’Hassim Tall Boukambou, consacré au mythique Centre de formation et de recherche en art dramatique de Brazzaville.
Pendant près d’une heure, la voix chaude du journaliste Robert Brazza guide un montage mêlant archives rares, séquences inédites et témoignages sensibles. Le film ressuscite un lieu où le théâtre congolais a pris corps, tout en interrogeant la place de la création dans la ville aujourd’hui.
Un voyage visuel dans l’histoire du Cfrad
Structuré en plusieurs actes comme une pièce, le documentaire traverse la Révolution culturelle d’août 1967, l’organisation de la première Semaine culturelle nationale et les années fastes où les planches vibraient sous les textes d’Henri-Djombo ou de Maxime Ndebeka, ovationnés de Pointe-Noire à Oyo.
Entre chaque segment, des images tournées dans les couloirs désormais silencieux du bâtiment effondré en 2018 mettent en perspective la puissance symbolique du site. Le spectateur passe de la fête foisonnante des années 1970 au fracas des briques, puis au chantier aujourd’hui visible sur la corniche.
Des voix majeures pour témoigner
Rémy Bazenguissa, Michel Rafa, Mère Géo, Adolphine Milandou ou Harvey Massamba s’expriment face caméra, mêlant rires, regrets et anecdotes de tournée. « Choisir l’art, c’est un engagement », rappelle la metteuse en scène Sylvie Diclo-Pomos, dont la mère, ancienne pensionnaire du Cfrad, apparaît également.
Leurs souvenirs convergent vers la même question : comment laisser dépérir un lieu aussi métis ? Derrière la nostalgie affleure un plaidoyer pour la transmission. « Le cinéma, ce n’est pas seulement la fiction, c’est l’histoire », souligne le doyen Sébastien Kamba, satisfait de voir l’écran se faire livre ouvert.
La fabrique d’un documentaire engagé
Hassim Tall Boukambou explique dans un bref making-of projeté après la séance que cinq années de recherche bénévole ont été nécessaires. Le projet Cfrad-Icc, soutenu par l’ambassade de France, lui a offert une structure, mais la restauration des bobines d’époque demeure coûteuse et parcellaire.
Le réalisateur revendique une esthétique de la trace : pellicule granuleuse, photographies noir-et-blanc, lettres administratives filmées en gros plan. « Avec les moyens disponibles, nous révélons la beauté des manques », confie-t-il, revendiquant un cinéma-patrimoine qui dialogue avec la scène contemporaine plutôt que de figer le passé.
Archives à sauver, mémoire à transmettre
À la sortie, plusieurs spectateurs saluent l’initiative tout en réclamant davantage d’images du temps héroïque. Béni, jeune actrice, avoue avoir découvert le Cfrad grâce au film et suggère un inventaire national des archives pour que les nouvelles générations voient les visages de leurs précurseurs.
Hassim Tall Boukambou partage ce vœu. « Le jour où le Congo investira dans la restauration systématique, nous passerons à une autre échelle », déclare-t-il. Son équipe envisage désormais une plateforme numérique associée au futur espace mémoriel, pour rendre les contenus disponibles aux écoles et aux chercheurs.
Une réhabilitation porteuse d’espoir
La diplomate française Claire Bodonyi, invitée de marque, confirme l’avancement des travaux sur la corniche. Selon elle, l’objectif optimiste fixe une réouverture en décembre 2025, malgré des retards liés aux pluies saisonnières. « Un bâtiment vit par ceux qui l’animent », rappelle-t-elle devant une assemblée attentive.
Cette rénovation est menée dans le cadre d’un partenariat franco-congolais élargi à plusieurs entreprises locales du BTP. Les architectes insistent sur la conservation de la façade historique et sur des espaces modulables capables d’accueillir théâtre, cinéma, expositions et résidences, afin de pérenniser l’énergie créative du site.
Un symbole pour la jeunesse créative
La fermeture du Cfrad en 2018 avait laissé un vide tangible dans l’écosystème culturel. Beaucoup de jeunes comédiens se formaient alors dans des cours improvisés, sans plateau adapté. La projection du documentaire réactive le sentiment d’appartenance à une lignée, indispensable pour construire des carrières durables.
Certains collectifs, comme la Compagnie Rolkisse ou le studio NdoloLab, envisagent déjà de programmer leurs futures créations sur la scène rénovée. Ils y voient un tremplin vers les grands festivals panafricains, mais aussi un lieu-école où se croiseront web-séries, slam, danse urbaine et arts numériques.
Un avenir de création partagée
Au-delà du film, « Mémoires du Cfrad » amorce un dialogue entre générations, institutions et partenaires privés. L’enjeu ne se limite pas à la sauvegarde patrimoniale : il s’agit d’inventer un modèle où théâtre, audiovisuel et industries créatives se nourrissent mutuellement pour contribuer à la diversification économique.
La sortie nationale est prévue dans le circuit des salles Canal Olympia, puis dans plusieurs campus. Des ateliers de médiation accompagneront chaque projection. En attendant, le public brazzavillois repart avec une conviction : même en ruines, le Cfrad continue d’éclairer la scène congolaise, et sa renaissance s’annonce vibrante.
Du côté du ministère de la Culture et des Arts, un comité technique planche sur un futur statut d’établissement public de coopération culturelle pour le Cfrad. Ce cadre juridique garantirait un financement mixte, associant État, collectivités, bailleurs et recettes propres issues de la billetterie.
Plusieurs voix évoquent déjà une académie d’été réunissant scénographes, ingénieurs son, costumiers et codeurs 3D. L’idée est de faire du centre rénové un hub sous-régional, capable d’accueillir des talents venus d’Angola, du Gabon ou du Cameroun et de renforcer la diplomatie culturelle congolaise.

