Au croisement des langues de la vallée du Nil
Un mot peut-il traverser des millénaires et relier des peuples séparés par des milliers de kilomètres ? L’hypothèse passionnante défendue par l’enseignant-chercheur Michel Mboungou-Kiongo éclaire ces passerelles, en plaçant la langue kisikongo au cœur d’un dialogue avec l’Égypte pharaonique.
Son travail, relayé dans plusieurs conférences à Brazzaville, interroge la parenté phonologique et sémantique entre le kisikongo et l’égyptien ancien. Il s’inscrit dans un courant panafricain qui veut lire l’histoire du continent à travers ses propres archives orales et lexicales.
Le souffle kongo dans l’Égypte antique
Le terme nefer, souvent traduit par « beau », se rapproche du verbe kuni « ku nièfe », c’est-à-dire rendre agréable. Cette résonance ne se limite pas à la sonorité ; elle indique une valeur culturelle partagée autour de l’esthétique et de l’émotion.
La micro-philologie confirme que les langues bantoues possèdent des racines aussi anciennes que celles du Nil. Les égyptologues Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga ont déjà évoqué ces affinités, mais la thèse de Mboungou-Kiongo affine la comparaison avec des verbes usuels kunis.
En rapprochant l’oralité kongo des hiéroglyphes, il met en lumière un patrimoine partagé que les jeunes chercheurs peuvent explorer sans complexe, loin des hypothèses eurocentriques. Le lien n’est pas seulement linguistique ; il raconte la circulation d’idées, de cultes et de savoir-faire.
De Ptah à Pata : convergences créatives
Chez les Kuni, Pata reste un prénom féminin associé au modelage de l’argile. En Égypte, le dieu-artisan Ptah présidait à la création par la parole. La proximité phonétique pourrait refléter une même intuition : façonner le monde pour le rendre habitable.
Mboungou-Kiongo relève que le verbe kuni pata signifie également enduire ou peindre, gestes fondateurs de l’art. En hébreu, descendant possible du dialecte d’Akhet-Aton, la racine « pth » évoque l’ouverture. Création, couleur et ouverture tracent ainsi une trajectoire commune.
Cette constellation lexicale intéresse déjà des plasticiens de Pointe-Noire, qui citent Ptah dans leurs installations pour souligner la convergence des mythes. Le mot devient un pont symbolique, un outil narratif capable de relier des publics variés à un héritage visuel panafricain.
Sekhmet, Nkosi et le pouvoir féminin
Dans le panthéon de Memphis, Sekhmet incarne la lionne dévastatrice et guérisseuse. Le kuni emploie nkosi pour désigner la lionne protectrice, tandis que le verbe sekmè décrit la décantation d’un liquide, symbole d’apaisement. Les correspondances tissent un récit sur la force régulatrice féminine.
Aux yeux de la tradition kongo, la chasse de la lionne vise à préserver l’équilibre du clan. La mythologie égyptienne décrit un rôle semblable : Sekhmet détruit pour permettre la renaissance. Pour Mboungou-Kiongo, ces mythes reflètent un imaginaire partagé autour de l’ordre cosmique.
Les artistes congolais explorent cette dualité dans des performances mêlant danse nkisi et masques félins. Sous les fresques murales de Brazzaville, Sekhmet devient métaphore des contradictions urbaines : violence et soin. La langue, ici, guide la dramaturgie, révélant le potentiel civique du patrimoine.
Mémoires de migrations et naissances d’idiomes
Les archives pharaoniques relatent la fermeture brutale d’Akhet-Aton et l’exil de ses habitants vers Canaan. Des linguistes voient dans cet exode la matrice de l’hébreu archaïque. Pour Mboungou-Kiongo, ces mouvements éclairent la diffusion de radicaux bantous jusqu’au Levant.
Le dossier reste débattu, mais il invite à considérer les langues africaines comme sources et non simples influences. Cette perspective correspond à l’Agenda 2063 de l’Union africaine, qui encourage la recherche patrimoniale pour affermir la confiance des nouvelles générations.
Sur le terrain, le Congo-Brazzaville multiplie ateliers et résidences autour des langues nationales. Les universités collaborent avec les musées pour numériser contes et lexiques. Ce maillage institutionnel montre un engagement concret envers la diversité, en phase avec les orientations gouvernementales.
Unité linguistique, levier d’une esthétique panafricaine
Comprendre les correspondances entre kisikongo, égyptien et hébreu dépasse la curiosité académique. Pour de nombreux créateurs de la diaspora, ces ponts offrent un langage visuel et sonore destiné à fédérer les scènes africaines, de Kinshasa au Caire, sans hiérarchie.
La musicienne congolaise Tchico Ella affirme que chanter en kisikongo sur un motif inspiré du oud égyptien déclenche « une écoute instinctive » auprès du public, preuve que la mémoire partagée peut devenir moteur d’innovation. Des labels africains misent désormais sur ce métissage.
Perspectives pour les artistes et les jeunes créateurs
L’analyse de Mboungou-Kiongo rappelle que l’unité culturelle se construit dans les détails : un verbe, un prénom, une intonation. Cultiver ces passerelles offre aux jeunes auteurs une matière narrative enracinée, capable de rivaliser avec les mythologies globalisées dominantes.
En s’appuyant sur les institutions locales et les opportunités numériques, les créateurs d’aujourd’hui peuvent donner une nouvelle vigueur au kisikongo. À terme, renforcer cette langue, c’est aussi affirmer la place du Congo-Brazzaville dans la conversation culturelle africaine et mondiale.
Des incubateurs culturels, soutenus par le ministère des Arts et des Lettres, préparent déjà des modules d’apprentissage interactifs où l’étymologie kongo éclaire le code informatique ou le storyboard. Cette hybridation technologique garantit la transmission tout en répondant aux attentes d’un marché créatif global.

