De la statue au récit national
À Brazzaville comme à Pointe-Noire, le bronze et la pierre deviennent langue officielle de l’histoire. Depuis la fin du conflit de 1997, l’État congolais a choisi de sculpter l’espace public afin de matérialiser une mémoire partagée. La démarche, initiée sous l’impulsion du président Denis Sassou Nguesso et alors orchestrée par le ministre de la Culture Jean-Claude Gakosso, vise d’abord à inscrire dans le paysage urbain des repères lisibles pour des générations qui n’ont parfois qu’un lien ténu avec les grands chapitres de la nation. Aux abords du front de mer de Pointe-Noire, la silhouette de Jean Félix-Tchicaya, premier parlementaire congolais, relève d’une stratégie de pédagogie civique autant que d’embellissement urbain.
Fulbert Youlou, Opangault et les pionniers
À Brazzaville, les passants croisent désormais les effigies de Fulbert Youlou, premier président du Congo indépendant, de Jacques Opangault, premier chef de gouvernement, ou encore de Robert Stéphane Tchitchellé, pionnier de la gouvernance municipale à Pointe-Noire. Chaque statue renvoie à un moment charnière : l’accession au multipartisme, la rédaction de la première Constitution ou la naissance de l’administration locale congolaise. Leur juxtaposition dessine un fil rouge institutionnel qui souligne la continuité de l’État au-delà des bouleversements politiques. Ce maillage statuaire, souvent réalisé par de jeunes plasticiens formés à l’École nationale des Beaux-Arts, sert ainsi de laboratoire à une scène artistique en quête de commandes publiques stables.
Héritage colonial : traces, distances, dépassement
Loin d’effacer le passé colonial, la démarche gouvernementale le met en tension productive. Les statues d’époque française, qu’il s’agisse de celles de Savorgnan de Brazza ou de tel commandant de cercle, demeurent des jalons topographiques, mais se voient désormais entourées de figures congolaises qui rééquilibrent le récit. Le mémorial Pierre-Savorgnan-de Brazza, régulièrement visité par les scolaires, cohabite avec le mausolée Marien Ngouabi, rappel des tumultes de 1977. Entre ces deux pôles symboliques se tisse la conscience d’une souveraineté recouvrée : reconnaître l’ombre portée de la colonisation tout en valorisant les héros domestiques constitue, pour les urbanistes comme pour les historiens, une dialectique féconde.
L’idée d’un Panthéon congolais gagne du terrain
Dans ce contexte, la proposition de l’ancien ministre Joseph Ouabari de créer un Panthéon à Brazzaville trouve un écho croissant. L’argument est double : offrir un lieu de recueillement centralisé et souligner l’égalité de reconnaissance entre figures civiles, militaires, scientifiques ou artistiques, qu’elles aient ou non déjà une statue. Les noms d’Alfred Raoul ou de Jacques Joachim Yhombi-Opango, présidents encore sans effigie monumentale, reviennent avec insistance dans le débat public. Un tel édifice, au-delà de son impact touristique, consoliderait la diplomatie mémorielle du Congo en inscrivant, dans le marbre et l’architecture, une narration qui transcende les conjonctures politiques.
Création contemporaine et cohésion nationale
Le chantier mémoriel ne se limite pas à honorer des aînés. Il stimule également la filière des métiers d’art, du fondeur de Makélékélé au tailleur de pierre de Mindouli, en passant par les scénographes formés à Kinshasa ou à Paris. Les commandes publiques garantissent un transfert de compétences et soutiennent un tissu de PME culturelles voué à s’exporter. Sur le plan sociopolitique, ces repères visuels fixent un horizon commun. Comme le rappelle le sociologue Aimé Ibata, « la pluralité ethnique congolaise se pacifie lorsqu’elle partage des symboles visibles et incontestables ». En offrant aux jeunes un cours d’histoire à ciel ouvert, l’État consolide la cohésion nationale sans recourir au registre martial.
Pierre après pierre, un futur à contempler
À l’heure où de nombreux pays africains questionnent leurs statues coloniales, le Congo-Brazzaville, lui, juxtapose plutôt qu’il ne déboulonne. Cette coexistence, orchestrée avec mesure, témoigne d’une volonté de pacification narrative. La politique mémorielle, loin d’être figée, se révèle évolutive : chaque nouvelle génération pourra y ajouter sa propre strate, qu’il s’agisse d’un scientifique, d’une romancière ou d’un athlète olympique. De fait, la ville devient un manuscrit ouvert où le citoyen se lit lui-même. En forgeant dans le bronze l’image de ses bâtisseurs, la République adresse un message simple : la mémoire n’est pas un fardeau, mais un socle à partir duquel se projeter. C’est ainsi, pierre après pierre, que Brazzaville taille son avenir à la dimension de ses souvenirs.

