Le retour flamboyant de la Phratrie congolaise
Le 28 octobre 2025, le hall lumineux de l’Institut français du Congo a résonné d’une émotion particulière. Trente ans après la disparition de Sylvain N’Tari Bemba, son cercle légendaire, la Phratrie congolaise, reprenait vie sous l’impulsion de l’Association Nouvel’Art.
Conçu dans les années 60 comme un havre d’idées, ce mouvement rassemblait poètes, romanciers, dramaturges et essayistes au-delà des clivages. Leur pacte reposait sur la fraternité intellectuelle, d’où le terme de « phratrie ». Pendant quatre jours, cet esprit a de nouveau plané sur Brazzaville.
Brazzaville, capitale des lettres pendant quatre jours
Du centre-ville au quartier Bacongo, les scènes culturelles ont tremblé sous une pluie de lectures, spectacles et expositions. L’Institut français, l’Université Marien-Ngouabi, les Ateliers Sahm ou encore l’Espace Matsoua ont accueilli plus d’une trentaine d’événements.
Dans la cour pavée de l’I.F.C., le public découvrait la reprise d’« Antoine m’a vendu son destin » de Sony Labou Tansi par le Mbongui Théâtre. Les applaudissements nourris témoignaient d’un attachement intact à la verve incisive du dramaturge.
Non loin, la Troupe Maloba revisitait « La chèvre et le léopard » sous le titre « La valse interrompue », tandis que le Théâtre des Trois Francs offrait « Une journée dans la vie », adaptant Emmanuel Dongala avec une modernité qui captait les étudiants.
Hommes et femmes de plume célébrés
Chaque soirée s’ouvrait sur des lectures des classiques : « La vie et demi », « Le pleurer-rire », « Johnny chien méchant ». Ces voix résonnaient comme un rappel des luttes, des utopies et des tendresses qui traversent la littérature congolaise depuis soixante ans.
Figure vivante de cette constellation, Emmanuel Dongala arpentait les allées, sourire discret. « Voir tant d’énergie me comble », confiait-il, saluant les jeunes qui lui tendaient des manuscrits. Sa présence reliait symboliquement deux générations séparées par des évolutions technologiques mais réunies par le verbe.
Aux murs, une exposition de portraits signés du photographe Roger Kamba faisait dialoguer archives noir et blanc et clichés contemporains. De Henri Lopès à Tchicaya U Tam’si, la scénographie traçait la généalogie d’une école d’écriture à l’impact continental.
Transmission, maître-mot de Patrice Yengo
Derrière la fête, Patrice Yengo, chercheur à l’EHESS, avait dessiné une pédagogie précise. « Il ne suffit pas de commémorer, il faut outiller », expliquait-il en clôture. Ateliers sur l’édition numérique, masterclass de dramaturgie et conseils juridiques ont ponctué le programme.
Le sociologue a aussi rappelé l’esprit inclusif de la Phratrie originale. Dans les années 60, Bemba rassemblait catholiques et protestants, marxistes et libéraux autour d’un même manuscrit. « Cette transcendance des barrières doit aujourd’hui inspirer les quartiers populaires comme les start-up littéraires », souligne-t-il.
Devant une assemblée attentive, il a remis le « flambeau symbolique » – une plume de makoko sertie de cuivre – à la romancière Valérie Malanda, connue pour ses récits urbains. Le geste, hautement visuel, marque la volonté de passer le relais de façon concrète.
Un nouveau chapitre pour les jeunes auteurs
Au dernier jour, une table ronde sur le thème « Écrire au Congo en 2025 » a réuni éditeurs, blogueurs et bibliothécaires. Les débats ont mis en lumière la place grandissante de la publication numérique, mais aussi l’importance de conserver des tirages papier accessibles.
Plusieurs maisons d’édition ont profité de l’élan pour annoncer des concours destinés aux moins de trente ans. L’éditrice Clarisse Mabiala promet une collection bilingue lingala-français afin de toucher la diaspora. « Le monde écoute, il faut écrire haut », martèle-t-elle.
Au-delà de la commémoration, l’événement laisse une question ouverte : comment faire de la bravoure littéraire un moteur économique durable ? Les organisateurs envisagent un fonds de résidence pour soutenir les plumes émergentes et prolonger, toute l’année, l’esprit fraternel de la Phratrie.
Brazzaville et au-delà, un rayonnement continental
Grâce au streaming en direct piloté par l’I.F.C., les discussions ont été suivies depuis Paris, Montréal, Kinshasa ou Abidjan. Les réseaux sociaux affichaient le mot-dièse #Phratrie2025 parmi les tendances régionales, preuve que le patrimoine littéraire congolais parle désormais dans une langue planétaire.
Parmi les invités, l’écrivaine camerounaise Hemley Boum et le poète gabonais Ndinda Imboua ont partagé leurs expériences de publication entre Afrique et Europe. Leur présence a rappelé que la Phratrie, bien qu’ancrée à Brazzaville, s’inscrit dans une cartographie culturelle équatoriale en pleine mutation.
Dès la clôture, les organisateurs ont annoncé une édition 2026 élargie à Pointe-Noire et à Oyo, avec des ateliers d’écriture dans les lycées et des clubs de lecture créés en partenariat avec les bibliothèques municipales. L’objectif affiché est d’irriguer le territoire au-delà des capitales.
Dans les couloirs, on entendait déjà des promesses de manuscrits collectifs. Si l’esprit de la Phratrie est resté en sommeil trois décennies, il prouve aujourd’hui sa résilience. « Les braises étaient tièdes, il suffisait de souffler », résume sobrement l’auteur jeune Bryan Kanza.
Les organisateurs évoquent aussi la création d’un prix littéraire annuel national.

