Une célébration au cœur de Brazzaville
Au crépuscule du 4 novembre, le jardin de la Maison russe, proche du fleuve, s’est illuminé de fanions tricolores. Autour de l’ambassadeur Ilias Iskandarov, plus de deux cents invités ont levé leurs verres à la solidarité qui relie Moscou et Brazzaville depuis plus d’un demi-siècle.
La date correspond, en Russie, à la Fête de l’unité nationale. L’édition brazzavilloise de 2023 a pris des accents tropicaux : chorale en lingala, percussion traditionnelle teké et buffet mêlant bœuf stroganov et saka-saka. « Nos cuisines dialoguent aussi bien que nos diplomates », a glissé un chef congolais, sourire complice.
La symbolique du 4 novembre revisitée
Instituée en 2005, la Fête de l’unité russe célèbre la résistance populaire de 1612 face aux envahisseurs étrangers. Pour Ilias Iskandarov, cette page d’histoire résonne avec l’attachement des Congolais à leur souveraineté. « La paix civile est un capital précieux ; protégeons-le ensemble », a-t-il déclaré.
Le diplomate a rappelé que Brazzaville fut l’une des premières capitales africaines à établir des relations avec Moscou, en 1964. Depuis, échanges universitaires et chantiers d’infrastructures ponctuent un compagnonnage sans heurt, régulièrement réaffirmé lors des visites officielles des présidents des deux pays.
La Maison russe, carrefour d’influences
Maria Fakhrutdinova, directrice de la Maison russe, voit dans cette fête « un moment fédérateur pour toutes les forces vives qui coopèrent dans l’ombre, étudiants, alumni, chercheurs, artistes ». L’institution culturelle, ouverte en 1967, propose actuellement des cours de langue, des projections de cinéma et un atelier de robotique pour lycéens.
Pour la responsable, « le Congo est riche de ses coutumes, la Russie de ses savoir-faire ; l’alliance des deux ouvre des perspectives innovantes ». Elle projette, dès 2024, une résidence d’art numérique croisée entre Pointe-Noire et Kazan, en partenariat avec l’université A. S. Pouchkine.
Renforcer les passerelles éducatives
Les boursiers congolais formés dans les universités russes se comptent par centaines. Lors de la soirée, plusieurs ingénieurs revenus de Tomsk ou d’Ekaterinbourg ont témoigné de leur expérience. « Au-delà des diplômes, nous avons découvert une culture de la rigueur et de la recherche appliquée », confie Grâce Mavouenza, géologue diplômée de l’école des Mines de Saint-Pétersbourg.
L’ambassade a annoncé l’extension du quota de bourses russes à cent vingt places pour l’année académique 2024-2025, avec un accent sur les filières énergies renouvelables et médecine. « Un investissement gagnant-gagnant », selon le conseiller culturel Sergueï Korneïev, « car la formation rejaillit sur l’économie nationale congolaise ».
La jeunesse congolaise en première ligne
Entre deux morceaux de rumba, un concours d’éloquence en français et en russe a opposé six étudiants de l’Université Marien-Ngouabi. Sujet imposé : « Comment la coopération culturelle nourrit-elle la paix ? ». Le jury, présidé par l’écrivain Henri Djombo, a récompensé la pertinence et le bilinguisme de la lauréate, Thérèse Ondongo.
« Dans une ère de fake news, les échanges directs entre peuples restent notre meilleur rempart », a martelé l’étudiante, saluée par une ovation. Son prix : un séjour linguistique de trois semaines à Nijni Novgorod, offert par la plateforme analytique Globus, partenaire de la soirée.
Des artistes pour ambassadeurs informels
La fête a également mis en lumière la plasticienne Sylvie Nzalangou, récemment revenue d’une résidence à Saint-Pétersbourg. Devant un triptyque de toiles mêlant calligraphie cyrillique et motifs kongo, elle observe : « Je peins des ponts. La diplomatie commence parfois par un pigment partagé », dit-elle.
Côté musique, le saxophoniste russe Andreï Makarov a fusionné jazz de la Neva et accents de la sape. « Nos deux peuples aiment la scène, la couleur, le panache ; c’est un langage immédiat », apprécie pour sa part Dieudonné Moyibangha, programmateur du Festival Panafricain de Musique.
Une diplomatie populaire tournée vers l’avenir
En clôture, l’ambassadeur Iskandarov a remis à la mairie de Brazzaville un don de mille ouvrages scientifiques traduits en français, destinés aux bibliothèques municipales. Ce geste prolonge une aide logistique à la rénovation du Lycée Savorgnan de Brazza entamée l’an dernier.
« De la culture à l’éducation, le fil conducteur reste le même : favoriser l’émergence d’une jeunesse compétente et pacifique », a résumé l’élu municipal Antoine Macaire, voyant dans ces gestes « un apport concret à la vision de développement portée par les autorités congolaises ».
Perspectives concrètes annoncées
Pour 2024, la Maison russe prévoit une Semaine du Cinéma russe à Pointe-Noire, la venue d’un orchestre symphonique itinérant et le lancement d’un incubateur commun de start-ups agro-tech. Ces projets s’ajoutent à la coopération énergétique déjà structurée autour du gisement offshore de Marine XII.
Selon Maria Fakhrutdinova, il s’agit de « multiplier les points de contact entre nos sociétés civiles, afin que la relation bilatérale ne dépende pas seulement des signatures d’accords mais aussi du quotidien des citoyens ».
Entre mémoire et modernité
La célébration du 4 novembre a rappelé que l’amitié russo-congolaise trouve ses racines dans la lutte anticoloniale et la construction des premières écoles techniques du pays. Aujourd’hui, elle se réinvente dans le coding, le design et les rencontres interculturelles diffusées sur les réseaux sociaux.
« Les outils changent, pas les valeurs », observe l’historien Côme Matsoua. « Solidarité et unité demeurent les maîtres-mots. Si nous savons les préserver, nous offrirons aux générations futures un socle de stabilité et de dialogue. »
Une soirée, un écho durable
À l’heure du départ, les étudiants congolais entonnent Kalinka tandis que les diplomates esquissent quelques pas de rumba. Les rires couvrent le bruissement du fleuve. Brazzaville, une fois encore, a confirmé que la diplomatie du quotidien peut inspirer le monde par la simple force du partage.

