Un single comme rituel culinaire
Sur la plateforme vidéo YouTube, le compteur affiche déjà plusieurs milliers de vues : « Gastronomie africaine », premier extrait du prochain album de Black Panther, installe d’emblée une atmosphère de grande table. Pendant six minutes, l’artiste met en scène le bruit d’un pilon, les crépitements de l’huile, un chœur d’enfants et des vers scandés comme l’égrènement patient d’un manioc. Le choix d’un tel métissage sonore n’est pas fortuit. « La cuisine est la première langue que l’on apprend avant même de parler », confie le poète, rappelant que la transmission culinaire précède souvent l’instruction scolaire dans bien des foyers du continent.
Poésie sonore et diplomatie des saveurs
Le morceau se situe à la croisée de plusieurs influences, du slam francophone à la rumba congolaise, en passant par des intonations mandingues. Black Panther y revendique une diplomatie douce : « Nous parlons encore toutes les langues de nos mères chaque fois que la marmite chante », déclame-t-il. Loin d’un simple inventaire folklorique, le texte interroge les notions de mémoire partagée et de dignité culturelle. De la feuille de manioc au piment oiseau, chaque ingrédient devient la métaphore d’un épisode historique, suggérant que l’assiette raconte autant que les archives.
La scène congolaise entre héritage et innovation
Dans un paysage musical brazzavillois marqué ces dernières années par l’afropop et la trap, l’irruption d’un slam culinaire surprend et séduit. Le producteur Éric Ngolo voit dans cette démarche « une extension naturelle de la rumba, qui a toujours sublimé le vécu quotidien ». En revisitant les sonorités traditionnelles sans céder à la nostalgie, Black Panther rejoint une génération d’artistes – de Yekima de Bel Art à Fanie Fayar – décidés à conjuguer patrimoine et modernité sans hiérarchie entre les formes.
Capsules numériques, un avant-goût stratégique
Avant la sortie officielle du clip, l’artiste a dévoilé des capsules vidéo présentant des figures féminines en pleine préparation culinaire. Ce teasing, diffusé sur TikTok et Instagram, répond à une logique participative : les internautes étaient invités à partager leurs propres recettes sous le mot-dièse #MaMarmiteMonHistoire. Résultat : des centaines de courts métrages, souvent tournés dans des cuisines modestes, ont circulé d’Abidjan à Pointe-Noire. Pour la sociologue des médias Chloé Montout, cette stratégie « transforme la promotion en un espace de co-création où l’audience devient gardienne de la mémoire culinaire ».
Vers un art total, entre images et mémoire
Filmé dans la lumière chaude d’un marché de Poto-Poto puis dans la pénombre intime d’une cuisine familiale, le clip scénarise le trajet de l’igname depuis le sol rouge jusqu’à l’assiette partagée. La réalisation, signée Joël Mbani, joue sur les gros plans et les silences pour magnifier les gestes ordinaires : laver, couper, goûter. Black Panther y apparaît parfois comme chef d’orchestre, parfois comme simple convive. Le message est clair : l’artiste veut effacer la frontière entre scène et salle, entre artiste et public. « Je rêve d’œuvres qui nourrissent autant qu’elles divertissent », glisse-t-il à l’équipe des Dépêches de Brazzaville.
Une réception symbolique pour la jeunesse
Depuis la publication du single le 25 juillet, les réactions affluent. Les auditeurs saluent un « cri d’amour » capable de faire dialoguer les générations, tandis que certains enseignants envisagent déjà d’utiliser le morceau en cours d’histoire. L’enthousiasme dépasse les frontières : des commentaires en lingala, en wolof et même en créole haïtien témoignent de ce désir partagé de renouer avec des racines culinaires souvent marginalisées. À l’heure où la diplomatie culturelle du Congo-Brazzaville mise sur la valorisation des industries créatives, la proposition de Black Panther résonne comme une illustration parfaite d’un soft power ancré dans le quotidien.

