Les lycées brazzavillois en ébullition musicale
Au tournant des années 1970, les cours de récréation de Brazzaville bruissaient déjà d’arpèges. Collégiens et lycéens troquaient les manuels pour des guitares artisanales, motivés par les tubes qui franchissaient le fleuve et par l’envie d’inscrire leur propre nom sur la carte sonore du Congo.
Cette effervescence donna naissance à une constellation d’orchestres dits « amateurs ». Ils n’avaient ni salaire ni producteur, mais disposaient d’une audience fervente : la jeunesse urbaine. Dans les lucarnes radiophoniques du dimanche, leurs démos côtoyaient les géants confirmés, installant un dialogue intergénérationnel inattendu.
14 avril 1974 : acte de naissance de Bilenge Sakana
Sous la houlette du chanteur Michel Ndouniama, un groupe d’amis réunit ses économies pour louer un salon familial au 145, rue Mboko, dans le quartier populaire de Ouénzé. Ils baptisent l’ensemble Bilenge Sakana, « les jeunes s’amusent » en lingala.
Leur première apparition publique a lieu le 7 juin 1974 au bar Bouya, à Moungali. Les étudiants envahissent la piste ; les « plays boys » rivalisent de chemises fleuries pour applaudir ces cadets qui, l’espace d’une soirée, font danser la capitale comme les aînés de Bantous de la Capitale.
Une signature sonore inspirée d’Empire Bakuba
Sur le plan artistique, Bilenge Sakana assume son admiration pour Empire Bakuba du charismatique Pepe Kalle. Guitares lourdes, batterie bondissante et chants polyphoniques évoquent Kinshasa tout en restant ancrés dans la verve brazzavilloise : un équilibre qui séduit rapidement les programmateurs.
Le soliste Fély Akouala cisèle des riffs nerveux, secondé par Elenga Hognoly à la rythmique et Gatus Eboundit à l’accompagnement. Derrière, Bertrand Deyget assure une basse chaloupée, tandis que Lamouniega cadence chaque break. Ensemble, ils recréent l’énergie d’une rumba devenue plus juvénile, presque effrontée.
Bars dancing et premiers triomphes
De Chez Faignond à Chez Mampassi, Bilenge Sakana enchaîne les scènes de Brazzaville avant de tracer la route vers Nkayi, Dolisie, Pointe-Noire puis Oyo. Les tournées se font en camionnette louée, amplis calés entre deux congas, et chaque halte attire un public grandissant.
L’année 1976 sonne l’heure de la reconnaissance institutionnelle : l’Union de la jeunesse socialiste congolaise les invite à son deuxième festival. Entourés d’autres orchestres étudiants, ils confirment leur statut de porte-voix d’une génération avide d’hymnes et de pas de danse novateurs.
Microsillon, 45 tours puis 33 tours
La même année, le groupe grave sur vinyle Tenga Loubilo et Sirando Koné. Le 45 tours, pressé par Les Vedettes, se diffuse sur Radio Congo, déclenchant un bouche-à-oreille fulgurant. Dans les kiosques, les exemplaires s’arrachent malgré les budgets serrés des lycéens.
En 1987, un 33 tours vient sceller leur maturité. Mangalet, Bolingo Atepou, Elodie et Chibilandou offrent des arrangements plus aboutis, mais conservent la patine « Empire Bakuba ». Les concerts d’été à Ouénzé se transforment alors en marées humaines, preuve d’un attachement populaire intact.
Le jour où Pepe Kalle traversa le fleuve
Séduit par ce son miroir, Pepe Kalle écoute l’émission Le Coin des orchestres animée par Gislain Joseph Gabio. Intrigué, il traverse le fleuve depuis Kinshasa pour assister à un live au bar Élysée. « On dirait mes propres petits frères », glisse-t-il, sourire aux lèvres.
La rencontre débouche sur un concert commun. À la demande du colosse, Bilenge Sakana interprète deux titres d’Empire Bakuba devant un public médusé. Les applaudissements redoublent et, pour la première fois, les jeunes Brazzavillois sentent que leur aventure peut franchir les frontières.
Études ou tournée américaine : dilemme d’un soliste
Conquis, Pepe Kalle propose au guitariste Fély Akouala de rejoindre Empire Bakuba pour une tournée aux États-Unis. La tentation est immense ; les couloirs du Lycée Victor-Augagneur bruissent de rumeurs. Pourtant, l’élève choisit son baccalauréat, convaincu que la musique s’épanouit mieux sur un socle académique solide.
Ce refus étonne Kinshasa, mais renforce la cohésion interne du groupe. De retour, Bilenge Sakana assure les traditionnels bals de fin d’année à Brazzaville et Pointe-Noire. Chaque prestation ressemble à un acte de résistance joyeuse : prouver qu’une vocation artistique peut coexister avec l’exigence scolaire.
1988 : une dernière note avant la fonction publique
Après quatorze années de riffs et de voyages improvisés, la plupart des musiciens réussissent les concours d’entrée dans la fonction publique ou les forces armées nationales. Le calendrier devient incompatible avec les répétitions nocturnes, et l’orchestre s’incline dignement en 1988.
Leur séparation n’a rien d’un drame ; il sonne plutôt comme l’accomplissement d’un cycle. Les microsillons continuent de tourner dans les bars, rappelant qu’un groupe de lycéens peut, en peu d’années, bouleverser les habitudes d’écoute d’un pays entier.
Ouénzé, mémoire vivante de Bilenge Sakana
Aujourd’hui, dans les rues de Ouénzé, quelques anciens exhibent encore des posters jaunis du groupe. Lors des vacances, des DJ nostalgiques remixent Tenga Loubilo, et les plus jeunes découvrent cette aventure qui prouve que l’audace peut naître derrière les pupitres d’un lycée.
Bilenge Sakana appartient désormais au patrimoine affectif de la musique congolaise moderne. Leur trajectoire rappelle qu’avant Internet, l’énergie collective de collégiens suffisait à bâtir une légende, à condition de trouver un salon, quelques guitares et surtout l’irrésistible désir de faire danser Brazzaville.

